Même la Suisse, considérée comme la plus ancienne république d’Europe encore en activité, a connu jadis des rois. Il ne s’agit pas des Habsbourg ,ni des rois et empereurs du Saint-Empire romain germanique qui ont joué un rôle politique et militaire sur le territoire actuel de la Suisse jusqu’en 1499, mais des royaumes bourguignons, aujourd’hui presque oubliés.
L’histoire des Burgondes se confond avec celle de la Suisse, dont elle permet de reconstituer un épisode d’importance. Entre 443 et 1032, les deux royaumes burgondes ne connurent pas d’équivalents parmi les royaumes barbares apparus au début du Moyen Âge, après la chute de l’empire romain.
Les Burgondes
Qui sont les Burgondes ? C’est l’encyclopédiste romain Pline l’Ancien qui nomme pour la première fois ce peuple germanique. Il les situe sur l’Oder, en Pologne actuelle. Il est probable qu’ils vinrent de l’île de Bornholm (aujourd’hui territoire danois) dans la mer Baltique.
Au IIᵉ siècle, les Burgondes étaient établis entre l’Oder et la Vistule. Au siècle suivant, ils amorcèrent une migration vers le sud-ouest. À la fin du IIIᵉ siècle, ils s’installèrent dans la région du Main, un affluent du Rhin. En 359, ils conclurent une alliance avec les Romains pour combattre les Alamans.

Julius Schnorr von Carolsfeld (1794-1872), Nibelungen, 1847, la mort de Siegfried. Image: Wikipedia/Nibelungen-Forum
Vers 409, les Burgondes entrèrent dans l’Empire romain, dans la région de Worms (Allemagne), où ils bénéficièrent du statut de fédérés (foederatus). La tribu fonda un premier royaume à Worms (413-436), mais celui-ci fut vaincu par les Huns en 436. C’est là que prend racine la célèbre saga des Nibelungen. Les Burgondes se déplacèrent alors plus au sud et s’installèrent sur la rive sud du lac Léman, dans la vallée du Rhône et dans la région de la Saône.
Le premier Royaume Burgonde
Les Burgondes fondèrent un nouveau royaume qui englobait les régions de Besançon, de Genève, du lac de Constance (Bodensee), de Saint-Maurice et s’étendait au sud jusqu’à Avignon.
Contrairement aux autres tribus germaniques, les Burgondes adoptèrent la langue et la culture locales, le gallo-romain. Ce fait est remarquable car, bien que ces nouveaux venus soient les nouveaux souverains, la population gallo-romaine était beaucoup plus nombreuse. C’est à cette époque que sont jetées les bases de la Suisse romande. Le gallo-roman est devenu le franco-provençal, base du français parlé en Suisse romande.
Les Alamans, une autre tribu germanophone, s’installèrent dans d’autres parties de la Suisse et y introduisirent la langue et la culture germaniques, qui remplacèrent la langue et la culture gallo-romaines en quelques générations.

Le premier Royaume Burgonde (443-534). Photo: Wikiwand.com
C’est au cours des années 500 que se forgea un particularisme burgonde. Les habitants commencèrent à se sentir sujets d’un même roi, vivant dans une même entité et dotés d’un destin commun, dans une période historique complexe du fait de la situation religieuse (paganisme, arianisme, église catholique) et de la situation ethnique, politique et culturelle (les évêques, les Francs, les Alamans, les Ostrogots, les Wisigoths et d’autres peuples et royaumes).
Le roi Sigismond fonda en 515 l’abbaye de Saint-Maurice (actuel canton du Valais). C’est l’un des plus anciens monastères encore en activité en Europe, avec la prière éternelle à Dieu, la laus perennis.
Ainsi naquit un particularisme burgonde et une identité qui survécurent à la disparition de l’entité politique, quand le royaume fut annexé par les rois francs en 534.
Au fil de ses cent années d’existence, le nom de Bourgogne s’est mué en véritable concept. Son influence sur le cours de l’histoire fut considérable, tant pour la Suisse que pour l’ensemble de l’Europe. Malgré la chute du royaume de Bourgogne en 534, les conquérants francs (les Mérovingiens, puis les Carolingiens) se sont proclamés rois de Bourgogne (regnum Burgundiae), tant son prestige était grand.

La Sapaudia vers 475. Image: Marco Zanoli/Wikipedia
La Sapaudia (Savoye)
La Sapaudia était constituée du territoire de la cité (une unité administrative déterminée par Rome) de Genève (Genava). Le mot Sapaudia signifie en langue celte le « pays des sapins ». La Sapaudia constitua la ville et le diocèse de Genève, auxquels furent ajoutés les territoires de Nyon et d’Avenches (soit une grande partie de la Suisse francophone d’aujourd’hui), jusqu’au Rhin et au lac de Constance (Bodensee).
Le traité de Verdun
Après l’Empire franc (534-888) des Mérovingiens et des Carolingiens, le partage de l’héritage politique de l’Empire de Charlemagne (748-814) en 843 (traité de Verdun) entraîna une période de troubles.
Les trois fils de Louis le Pieux (778-840), fils de Charlemagne, se partagèrent l’Empire. Le territoire de l’ancien royaume de Bourgogne (443-543) fut attribué à Lothaire (795-855). Ce royaume central comprenait les Pays-Bas, l’Alsace, la Lorraine, le Luxembourg, la Suisse et l’Italie.

Le traité de Verdun. Image: Wikipedia
La partie orientale, gouvernée par Louis le Germanique (804-876), devint, en gros, l’Allemagne actuelle et le cœur du Saint-Empire romain germanique (962-1806), tandis que la partie occidentale, gouvernée par Charles le Téméraire (823-877), devint plus ou moins l’actuelle France et le royaume de France (987-1789).
Le deuxième royaume et le particularisme burgonde
La chute du royaume burgonde eut lieu en 534, mais jusqu’au traité de Verdun (843) le territoire conserva toute son identité. La première extension des Burgondes fut déterminante pour l’avenir et la forme du deuxième royaume (888-1032) : un domaine intermédiaire entre la Gaule et l’Italie. Les Burgondes s’emparèrent aussi du bassin du Rhône et de la Saône.

Le deuxième royaume burgonde (en vert). Image: Marco Zanoli/Wikipedia
Le deuxième royaume de Bourgogne s’étendit de Bâle à la Méditerranée en 1032, date à laquelle il fut incorporé au Saint-Empire romain. Le territoire donna même naissance à plusieurs entités appelées Bourgogne : le duché de Bourgogne, le comté de Bourgogne et le duché de Bourgogne transjurane ou Haute-Bourgogne.

Payerne
Le troisième royaume qui n’est jamais venu
La Bourgogne est demeurée un concept prestigieux à travers les siècles. Ironie de l’histoire : ce sont les Suisses de la Confédération qui, entre 1474 et 1477, ont empêché l’émergence d’un troisième royaume de Bourgogne. C’était en effet l’ambition du (dernier) duc Charles le Téméraire (1433-1477).

Karl Giradet (1813-1871), 1857, la bataille de Morat. Collection: Musée de Morat
Il faillit atteindre son but et le royaume de France moribond aurait pu appartenir à l’histoire. En trois batailles (Grandson, Morat et Nancy), la Confédération vainquit non seulement l’armée bourguignonne, mais mit également fin à la vie du dernier duc et à ses ambitions.
Conclusion
Le duché et les royaumes de Bourgogne ont disparu depuis longtemps, mais ont été intégrés à la France, à l’Allemagne et à la Suisse. La partie francophone actuelle de la Suisse a toutefois renforcé son identité (linguistique) et sa culture au cours de cette période. La frontière linguistique franco-allemande en Suisse n’a pas connu de changement notable après 1033.

Fribourg/Freiburg, la Sarine/ die Saane
Seules les guerres de Bourgogne entre 1474 et 1477 et l’occupation du canton francophone de Vaud en 1536 par le canton partiellement francophone et la ville catholique de Fribourg (Freiburg) et la ville protestante germanophone de Berne ont conduit au bilinguisme et au catholicisme ou au protestantisme dans certaines villes et régions.
Quelle richesse culturelle, quelle splendeur et quelle vivacité les deux royaumes bourguignons, ainsi que le duché de Bourgogne, ont léguées à l’Europe et à la Suisse ! Des lieux comme Payerne, Saint-Maurice ou Neuchâtel en portent encore aujourd’hui les traces, véritables héritiers d’un rayonnement historique exceptionnel.
(Source: J. Favrod, Les Burgondes. Un royaume oublié au cœur de l’Europe, Lausanne 2011; F. Demotz, L’an 888. Le royaume de Bourgogne. Une puissance européenne au bord du Léman, Lausanne 2012; Walter, Une histoire de la Suisse, Neuchâtel, 2016)
Révision: Andrea Zollinger, rédactrice
