Le glacier d’Aletsch en mouvement constant

Le glacier d’Aletsch (Aletschgletscher), l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau, situés dans les Alpes bernoises, constituent le site « Alpes suisses Jungfrau-Aletsch » inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2001.

Le physicien, mathématicien, glaciologue et alpiniste anglais John Tyndall (1820-1893) écrivit déjà en 1860 : « Le glacier d’Aletsch est le glacier le plus grandiose des Alpes : nous regardions de tout en haut ce puissant fleuve de glace généreusement alimenté par les montages avoisinantes ».

Le glacier d’Aletsch

La place Concordia un lieu-dit du glacier d’Aletsch doit son nom à un mot d’esprit d’un autre Anglais, J. F. Hardy qui compara le cœur du grand glacier à la célèbre place de la Concorde à Paris. A cet endroit vers 1937, l’épaisseur du glacier atteignait 900 mètres contre environ 800 mètres aujourd’hui.

Ce glacier et des centaines d’autres glaciers ont façonné le paysage d’une grande partie de la Suisse pendant des centaines de milliers d’années.

Mais l’imposant glacier d’Aletsch a subi au fil du temps des variations d’épaisseur périodiques – diminution ou augmentation – et sa longueur, aujourd’hui d’environ 22 kilomètres, recule de 50 à 70 mètres par an.

Il y a des millions d’années la Suisse, où régnait un climat subtropical, était encore en grande partie sous l’eau. Puis, au cours d’un long processus, le climat s’est progressivement refroidi. La plus grande extension des glaciers fut atteinte en Suisse lors de la culmination – passage d’un astre à son point culminant – de la dernière période glaciaire, il y a environ 24 000 ans.

La fin du glacier, juillet 2022

Recherche

Les glaciers d’Aletsch, de Fiesch et du Rhône s’étendaient jusqu’à Lyon au sud (France) et Soleure au nord et avaient une épaisseur de 1’700 à 500 mètres ! La température moyenne était inférieure de 14°C à celle d’aujourd’hui.

La recherche moderne est en mesure de vérifier avec une précision raisonnable l’évolution historique des glaciers jusqu’à il y a 24’000 ans. Les premières recherches scientifiques remontent à 1841.

Cette année-là, Arnold Escher von der Linth (1807-1872) émit une théorie sur la fonte du glacier d’Aletsch. La phase de recul du glacier débuta en 1860 et s’est accrue pour atteindre aujourd’hui plus de 50 à 70 mètres par an. Ainsi, depuis cette époque, le glacier d’Aletsch a perdu environ 4 kilomètres de longueur.

La fonte des glaciers n’est donc pas une nouveauté. De nombreux lacs sont le résultat de ce processus : du Blausee (canton de Berne) et du Märjelensee (canton du Valais) aux lacs de Neuchâtel, Morat ou Bienne. La fonte des glaciers a commencé il y a environ 12’000 ans. La température a augmenté de près de 2°C au cours des 50 dernières années.

Le Blausee, Kandertal

Toutefois, la planète a subi une alternance de périodes froides et de périodes chaudes. Par exemple, entre 1300 et 1850, lors du petit âge glaciaire (PAG), le glacier d’Aletsch connut une de ses plus fortes progressions. Cette période est documentée dans les Alpes car des populations lettrées qui s’y étaient établies, ont laissé différents témoignages : peintures, gravures, documents, récits.

Au Moyen-Age, entre environ l’an 800 et l’an 1300, il y eut ce que l’on nomme « l’optimum climatique médiéval ». La température était alors d’un degré supérieur et le glacier d’Aletsch avait pratiquement sa taille actuelle. Cependant, à l’âge de bronze et du fer (de 1300 jusqu’à 100 avant J.-C.), il était plus petit qu’aujourd’hui.

Abraham Beerstraten  (1643-1666), village en hiver, 1660. Musée d d’art et d’histoire, Ville de Genève.

 Le glacier de Fiesch

Le glacier de Fiesch est le petit frère du glacier d’Aletsch. Au nord, ce géant d’une longueur de 16 kilomètres est limité par la paroi sud du Finsteraarhorn, plus haut sommet des Alpes bernoises, se situant à 4274 mètres d’altitude.

Au XVIIème siècle, lors des maxima glaciaires, le glacier de Fiesch était si menaçant pour les hameaux de Brucheren et d’Unnerbärg qu’en 1652 les habitants – catholiques – se rassemblèrent en une procession afin d’exorciser le « fantôme » qui vivait dans ce glacier. Et le glacier se calma. Puis, en 1676, ils demandèrent au Pape Innocent XI la permission de faire un autre vœu car certains n’avaient pas tenu leurs engagements.

Cela leur fut accordé en 1678 et ils jurèrent de ne plus danser en cachette et de ne plus laisser leurs femmes porter des tabliers rouges. Lors d’une nouvelle avancée du glacier en 1860, ils promirent de faire chaque année un pèlerinage à la chapelle de la forêt d’Erner, de laisser brûler continuellement un cierge dans l’église et de dire une messe une fois par an.

Et le glacier recula. Aujourd’hui, inquiets du recul du glacier, les habitants font une procession pour demander sa croissance.

John Tyndall

John Tyndall, mentionné ci-dessus, mérite une attention particulière. Non seulement, il était un glaciologue renommé et un alpiniste chevronné qui a entrepris, entre autres, les ascensions de la Jungfrau, du Weisshorn, de la pointe Dufour (Dufourspitze), du Finsteraarhorn et de l’Aletschhorn mais encore il aimait la Suisse, en particulier le Valais et surtout Belalp.

De 1861 à sa mort, il passa les mois d’été à l’hôtel Belalp, construit en 1857. La chapelle anglicane date de 1884. En 1877, il construisit au-dessus de l’hôtel une maison de campagne anglaise Alp Lusgen. Et en 1877 il devint bourgeois d’honneur de la commune de Naters. Après sa mort, en 1911, son épouse Louisa fit ériger un monument sur le Triembiel à Belalp pour honorer la mémoire de son époux et l’attachement qu’il portait au pays et aux habitants de la région.

Les Anglais

Ce n’est pas l’unique contribution des Anglais. Au pied de l’Eggishorn, le Valaisan Alexander Wellig construisit en 1856 avec le soutien d’un donateur britannique l’hôtel Jungfrau-Eggishorn, alors une simple auberge. Il fut ensuite transformé, sous la direction d’Emil Cathrein (1847-1916), pionnier du tourisme dans la région d’Alestch, en véritable complexe hôtelier.

En 1902, l’hôtel Jungfrau-Eggishorn comptait 102 lits et comprenait, entre autres, son propre bureau de poste, un kiosque, deux chapelles anglicanes et un court de tennis.

Das schreckliche Trümmergebilde, Vue d’Eggishorn

Das schreckliche Trümmergebilde (terrible formation de débris), pyramide rocheuse faite de roche meuble, à l’époque le point de vue le plus célèbre des Alpes, était une grande attraction et une destination touristique bien connue des nombreux alpinistes dont l’hôtel Jungfrau-Eggishorn constituait le point de départ. L’hôtel prospéra jusqu’en 1968, puis la construction du téléphérique vers l’Eggishorn signa la fin d’une certaine époque : celle des pionniers du tourisme et celle de l’hôtel qui, de surcroît, brûla en 1972.

Sir Ernest Cassel (1852-1921), banquier d’affaires, mécène, collectionneur d’art et éleveur de chevaux britannique, choisit  la Riederfurka pour en faire sa résidence d’été et construisit en 1902 une maison de trois étages et de vingt-cinq pièces dans le style victorien, la Villa Cassel. La villa, située à côté de l’hôtel Riederfurka  édifié en 1882, est aujourd’hui le site du centre Pro Natura d’Aletsch, réserve naturelle de la forêt d’Aletsch (Naturschutzzentrum Aletschwald).

Avec le début de la Première Guerre mondiale (1914-1918), l’agitation enjouée qui entoura la Villa Cassel, sorte de précurseur du Forum économique mondial de Davos, prit fin. Sir Winston Churchill (1874-1965) fut l’un des nombreux visiteurs issus du monde politique, économique, culturel et financier à y séjourner.

Conclusion

Le glacier d’Aletsch est l’élément central d’une région classée au patrimoine mondial de l’UNESCO. D’un âge vénérable, son histoire est faite de hauts et de bas, soit de croissance et de déclin. C’est l’un des premiers glaciers ayant fait l’objet d’une étude scientifique. Il a été le berceau du tourisme britannique de 1850 à la Première Guerre mondiale.

Cela démontre aussi que les glaciers d’aujourd’hui, ainsi que les montagnes, les lacs, les rivières, la flore et la faune, ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat de processus naturels qui se sont déroulés sur plusieurs millions d’années.

L’impact négatif de l’homme sur la nature a évolué rapidement depuis les années 1950 et se fait de nos jours plus ressentir que jamais. Mais la nature reprenant toujours ses droits, la Terre continuera de tourner pendant un certain temps, comme elle le fait depuis quatre milliards d’années.

Toutefois, cela ne change rien au fait qu’il incombe à chaque être humain de respecter la nature et, partant, le plus grand site du patrimoine mondial qu’est la planète.

Source et informations complémentaires Accueil – Alpes suisses, patrimoine mondial de l’UNESCO Jungfrau-Aletsch (jungfraualetsch.ch)

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.

La Suisse et le Saint-Siège

La Confédération et le Saint-Siège entretiennent des liens historiques étroits. Le 1er octobre 2021, le Conseil fédéral a décidé d’établir l’Ambassade de Suisse auprès du Saint-Siège, à Rome, ville éternelle.

La célébration, reportée d’un an en raison de la pandémie actuelle, marque le centenaire de la reprise des relations diplomatiques entre la Confédération et le Saint-Siège. Elles avaient été interrompues pendant près d’un demi-siècle entre 1873 et 1920.

Apostolische Nuntiatur, Berne. Photo: Nonciature – Conférence des évêques Suisses (eveques.ch)

Établie en 1586 à Lucerne, la nonciature apostolique en Suisse est la plus ancienne représentation permanente du Vatican au nord des Alpes. En 1873, les événements du « Kulturkampf » (combat pour la civilisation), un conflit culturel et religieux, fermement condamné par le pape Pie IX, a entraîné la rupture des relations diplomatiques entre la Suisse et le Saint-Siège, qui n’ont été rétablies qu’en 1920.

La Suisse est connue pour sa tradition historique, remontant au XIVème siècles, d’hommes servant dans des armées étrangères comme mercenaires. Le mercenariat, autrefois une pratique largement acceptée, a été interdit par la Constitution de 1848 et abandonné au XIXème siècle avec l’institutionnalisation de la neutralité en tant que principe de la politique étrangère suisse, principe toujours en vigueur aujourd’hui.

Actuellement, la seule exception est la Garde suisse pontificale (Pontificia Cohors Helvetica), fondée en 1506 par le pape Jules II (1443-1513). Elle est chargée de protéger le Pape et son palais officiel dans la Cité du Vatican. La Garde est une institution du Saint-Siège et pas du Vatican comme état souveraine (les accords de Latran du 11 février 1929).

Andrea Aacchi, Jan Miel, Filippo Gagliardi, L’ église Il Gesù  Rom, 1640. Collection Nazionali d’Arte Antica di Roma. Exposition ‘Baroque. Époque de contrastes’ Musée national Zurich

Détail: la Garde suisse

Le 15 février 1929 à la suite des accords de Latran, signés le 11 février 1929, entre l’Italie et le Vatican, le Conseil fédéral indique que « quiconque pourra y prêter service, comme c’est le cas actuellement, sans l’autorisation du Conseil fédéral » car la Garde suisse n’est pas considérée par les autorités suisses comme un corps d’armée étranger.

Raphael (1483-1525), Julius II, 1511. Foto/Photo: Wikipedia

La Garde suisse pontificale se renforce. Elle passe de 110 à 135 hallebardiers qui s’engagent pour au moins 26 mois à protéger le pape et le Vatican, hallebarde à la main, revêtus d’une cuirasse, d’un casque à plumes rouges et de leur célèbre uniforme bouffant.

La plus petite et plus ancienne armée du monde cherche de nouvelles recrues, ce qui n’est pas facile à trouver de nos jours car les conditions pour devenir garde suisse sont nombreuses.

Pratteln, Galerie Beyeler, L’exposition ‘La Garde suisse’, 2019. Photo: TES.

Pour être engagé, il faut être un homme – ou une femme dès 2027 – de nationalité suisse, catholique pratiquant, avoir entre 19 et 30 ans, jouir d’une santé et d’une réputation irréprochables, mesurer au moins 1,74 mètre, être en possession – au minimum – d’un certificat fédéral de capacité (CFC) ou d’un diplôme de maturité et avoir terminé l’école de recrues.

Pratteln, Galerie Beyeler, L’exposition ‘La Garde suisse’, 2019. Photo: TES.

Le musée de la Garde suisse de Naters présente une exposition permanente. Selon une ligne chronologique, nous retrouvons les portraits des commandants des 500 dernières années – la Garde reste et perdure. En face des portraits, on peut suivre l’évolution à travers des évènements sportifs, politiques ou la mode.

Les commandants des 500 dernières années en portrait. Le musée de la Garde, Naters.

Dans des chambres reconstituées de 1500, 1900 et 2000, les explications nous aident à comprendre pourquoi des jeunes hommes de l’époque et d’aujourd’hui entreprennent le voyage vers Rome.

La salle des trésors des gardes contient des objets personnels que les gardes et leurs proches ont transmis au musée : entre autres, des albums photos, des médailles, le disque d’or de la fanfare de la Garde, des souliers de mariage, des cartes d’identité du Vatican, des figurines en uniforme.

Les visiteurs découvrent l’histoire des objets dévoilée par leurs propriétaires. Des documents en plusieurs langues accompagnent les visiteurs tout au long de leur parcours.

Source et plus d’informations : Le musée de la Garde suisse  de Naters

et:Le monument du Lion de Lucerne   – The Swiss Spectator (swiss-spectator.ch)

La Fondation pour la Rénovation de la Caserne de la Garde Suisse 

L´objectif de la Fondation est la rénovation des bâtiments de la caserne et des autres infrastructures de la Garde.

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.

La  Garde suisse. Galauniform. Collection Musée national Zurich

Galauniform, c. 1820. Collectiion: Rätisches Museum, Coira.

La Garde Suisse. le 20 août à Lugano. Photo: TES.

Castelmur et les pâtissiers grisons

Le Palais de Castelmur à Coltura (Canton des Grisons) appartient à la comune de Bregaglia qui l’achète en 1961 aux derniers descendants de la famille Castelmur et le transforme en musée, ouvert au public durant la saison estivale.

L’édifice représente une sorte d’hybride, Giovanni Castelmur (1800-1871) ayant agrandi la demeure patricienne de la famille Redolfi, construite en 1723, en la fortifiant de tours de style lombard/vénetien.

Bron: Gian Andrea Walther, David Wille, Palazzo Castelmur, Stampa 2015

Les travaux de transformation s’achèvent en 1854. L’alliance très réussie unissant ancien et moderne ainsi que le fastueux rééquipement de tout l’aménagement sont l’oeuvre de divers spécialistes milanais. Quant aux autres artisans, ils sont en majeure partie également originaires de la proche Lombardie.

La réalisation intérieure du château se marie harmonieusement avec l’extérieur du château. Le décor des pièces est en revanche beaucoup plus luxueux.

A l’exception d’une seule pièce, les espaces habitables du complexe principal de l’ancienne Casa Redolfi sont ornés de lambris verni et de papier peint.

Dans la nouvelle annexe, on peut admirer la salle à manger, le salon, les chambres tapissées en rouge et vert ainsi que les quatre petites chambres dans la tour. Les murs et les plafonds des pièces les plus représentatives sont ornés de peintures murales dont on remarque tout particulièrement les peintures en trompe-l’oeil.

Source et plus d’informations: Home – Palazzo Castelmur (palazzo-castelmur.ch) et les migrants et pâtissiers grisons.

Coltura, Palazzo Castelmur et l’église Nossa Dona: Foto: TES

Chur, Rhätisches Museum. Photo: TES

Le col de l’Albula et son histoire

Le col de l’Albula (der Albulapass), dans le canton des Grisons, était une importante route commerciale et un passage stratégique après que la Confédération eut conquis les territoires italiens de la Veltina vers 1500. Des marchands, appelés Säumer, transportaient le vin d’Italie ainsi que le sel, les céréales et le riz du Tyrol avec des ânes, des chevaux et des mules. Au sud, ils apportaient du bétail, des produits laitiers, des minerais et des métaux de Bergün (Bravuogn en romanche) et de Filisur.

En 1548, un service postal est mis en place, qui transporte également des personnes dans des diligences, de grands chariots tirés par six ou huit chevaux, à travers le col. Le roi de France, qui était un allié de la Confédération des XIII cantons et de leurs propres alliés, dont le Freistaat der drei Bünde, les Grisons d’aujourd’hui, initie (inaugure ?) cette année-là le service postal vers la République de Venise.

Bien que les cols du Splügen et du Septimer aient également gagné en importance, le col de l’Albula est longtemps resté une voie de communication essentielle pour les personnes, le courrier et les marchandises. En 1866, la route de quatre mètres de large entre Bergün et Le Punt en Haute-Engadine est achevée. Le voyage de Coire à St. Moritz ne dure plus « que » quatorze heures. Cela s’avérera très bénéfique pour le tourisme.

Le chemin de fer de l’Albula, en 1903, raccourcit encore le voyage de quelques heures. En raison de l’interdiction des voitures dans le canton, ce n’est qu’en 1925 que celles-ci pourront emprunter le col.

 

Landwasserviaduct, Filisur. Photo: TES

L’Albulabahn, le célèbre viaduc de Landwasser à Filisur et le tunnel de l’Albula, long de près de six kilomètres, sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2008. Aujourd’hui, le col de l’Albula n’est plus une grande route, mais principalement une route touristique et un col pour les déplacements locaux.

Le col de l’Albula faisait partie de la ligne défensive dans les Alpes, le Réduit, pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) sous le nom de Sperre Albula. Pendant cette période, chaque col du canton était une forteresse de rochers, de bunkers et d’obstacles en pierre.

Révision:Lars Kophal, journaliste et rédacteur

Anne Frank et la Suisse 

L’article contient le dernier signe de vie de la famille Frank vers le monde extérieur. Le 4 juillet 1942, Otto Frank (1889-1980) écrivit à sa mère Alice Frank-Stern (1865-1953) et à sa sœur Helene Frank (1893-1986) à Bâle :

« Seid doch in keinem Fall beunruhigt, wenn Ihr wenig von uns hört » (Surtout ne vous inquiétez pas si vous n’entendez plus beaucoup parler de nous).

Après cela, personne ne vit plus la famille Frank. Le message a quatre-vingts ans, mais il est toujours d’actualité. Le 6 juillet 1942, la famille entra dans la clandestinité.

Opekta et la Merwedeplein à Amsterdam. Photo: TES. Exposition ‘Anne Frank et la Suisse’, Musée national,  Zurich

La famille Frank

 Le couple Otto et Edith Frank-Holländer (1900-1945) et leurs deux enfants Margot Betti (1926-1945) et Annelies Marie Frank, dite Anne (1929-1945) vivaient à Amsterdam depuis 1933. Deux frères d’Otto, Robert (1886-1953) et Herbert (1891-1987) s’étaient installés à Bâle en 1929. Ils y créèrent une branche de la société Opekta (Obstpektin aus dem Apfel – pectine de pomme) qui produisit un gélifiant destiné à épaissir les confitures.

Otto Frank grandit dans une famille aisée de Francfort-sur-le-Main en Allemagne. En 1914, rien ne laissait présager qu’il devrait quitter son pays 19 ans plus tard. Lui et ses frères Robert et Herbert avaient vaillamment défendu leur patrie pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918), à l’issue de laquelle ils furent décorés.

Alors que la République de Weimar connut une période économique relativement prospère dans les années 1925-1929, le krach de Wall Street mit fin aux activités de la banque de Michael Frank (1851-1909), père d’Otto Frank. Le krach boursier contribua également à la montée du nazisme. Après le 30 janvier 1933 – accession d’Adolf Hitler au pouvoir – Otto Frank entrevit les conséquences susceptibles d’en résulter. Ainsi, il choisit Amsterdam pour ouvrir une succursale de la société Opekta aux Pays-Bas. Ce choix fut fatal, mais en 1933 personne ne put encore le savoir.

Les Pays-Bas et la Suisse

 Margot et Anne Frank se sont facilement intégrées aux Pays-Bas et ont rapidement parlé le néerlandais sans accent. Margot pratiqua le tennis, l’aviron et joua de plusieurs instruments de musique, tandis qu’Anne s’en tint à la musique et aux bons résultats scolaires.

La famille passait les vacances d’hiver et d’été à Sils-Maria (Haute Engadine, canton des Grisons) ou à Adelboden (canton de Berne). A partir de 1938, Otto Frank essaya, mais en vain, d’obtenir un visa pour Cuba ou les Etats-Unis. Le 15 mai 1940 eut lieu l’invasion des Pays-Bas par les Allemands qui, après une semaine de combat, capitulèrent. La persécution des Juifs commença.

Margot Frank reçut un avis lui ordonnant de se présenter dans un camp de travail allemand au début du mois de juillet 1942. Otto Frank pressentit le danger et réalisa alors qu’il était temps de se cacher. Tout le monde connaissait les nombreux contacts que la famille entretenait à Bâle et en Suisse et Otto Frank prétendit vouloir y fuir. Les autres personnes cachées dans l’Annexe secrète étaient Hermann van Pels (1898-1944), sa femme Auguste van Pels (1900-1945), leur fils Peter van Pels (1926-1945) et Fritz Pfeffer (1889-1944).

Photo: TES. Exposition ‘Anne Frank et la Suisse’, Musée national,  Zurich

L’annexe secrète

Seul un petit groupe d’employés de l’entreprise d’Otto Frank et leurs proches connaissaient leur véritable destination : l’annexe secrète du bâtiment situé au 263 Prinsengracht, à Amsterdam. Celles et ceux qui ont aidé la famille Frank à se dissimuler étaient : Hermine Gies, dite Miep (1909-2010) et Jan Gies (1905-1993), Victor Kugler (1900-1981), Johannes Kleiman (1896-1959), Johan Voskuijl (1892-1945) et sa fille Elisabeth Voskuijl, dite Bep, (1919-1983).

Photo: TES. Exposition ‘Anne Frank et la Suisse’, Musée national,  Zurich

Anne Frank reçut son journal intime en 1942 et y consigna ses réflexions durant 25 mois. En mars 1944, après avoir entendu lors d’un programme de la station de radio néerlandaise Radio Oranje (Orange) sur la BBC un appel à préserver les écrits de la guerre, elle entreprit de le réécrire pour en tirer un livre. Ainsi, elle rédigea deux versions du journal : la première version comporte des témoignages plus personnels et la deuxième version est davantage destinée au monde extérieur. Ses dernières lignes sont datées du 1er août 1944, après les nombreux jours d’espoir qui suivirent le 6 juin 1944, jour du débarquement de Normandie.

Le journal intime

Anne Frank. Photo: TES. Exposition ‘Anne Frank et la Suisse’, Musée national,  Zurich

Seul Otto Frank survécut à la guerre. Il apprit seulement plusieurs mois après le conflit qu’il avait perdu ses deux filles et son épouse. Miep Gies lui remit, à la fin de la guerre, le journal d’Anne à son retour à Amsterdam. Il alla ensuite vivre chez sa sœur à Bâle.

Après avoir hésité, l’avoir lu et relu, Otto Frank décida de publier le journal de sa fille, morte dans le camp de concentration de Bergen-Belsen (Allemagne), chez un éditeur néerlandais. Il parut le 25 juin 1947 et le succès fut plutôt modéré. En effet, peu de gens aux Pays-Bas s’intéressaient à l’époque au triste sort d’Anne Frank et à celui des Juifs en général, car ils étaient pressés d’oublier la guerre et voulaient regarder vers l’avenir.

L’édition allemande parut en 1950. Cependant, la notoriété survint avec la parution de l’édition américaine en 1952 et ses adaptations pour le théâtre en 1955 et le cinéma en 1959. Les scénarii de la pièce de théâtre et du film étant des adaptations libres de son récit, Anne Frank et son journal devinrent soudainement célèbres dans le monde entier.

Le journal d’Anne Frank, dont l’exactitude a été mise en cause par des attaques négationnistes, est aujourd’hui publié dans plus de 70 langues. Otto Frank n’a toutefois rien laissé au hasard et fit confirmer l’authenticité du journal par des experts (écriture, utilisation de la langue, etc.).

En 1963, Otto Frank a constitué le Fonds Anne Frank, à Bâle (www.anne-frank.ch). Cette ONG a été suivie depuis 1980 à ce jour par la création d’autres organisations dévolues à Anne Frank.

Dans les années 1930, Anne Frank alla souvent en Suisse pour rendre visite à ses oncles et tantes à Bâle et pour y pratiquer des sports d’hiver et d’été. Bien sûr, elle n’aurait pas pu prévoir que le Fonds Anne Frank verrait le jour à Bâle et elle n’aurait probablement pas non plus trouvé une Suisse accueillante, pas plus que les autres pays européens d’ailleurs durant la Seconde Guerre mondiale.

Neutralité

Le gouvernement suisse ne reconnut pas les Juifs comme des réfugiés politiques, et environ 25 000 hommes, femmes et enfants furent refoulés tout au long de la frontière, ce qui les mena vers une mort certaine. Le fait qu’environ le même nombre de Juifs ait pu rester, ne change rien à cette dure réalité. L’attitude de la Suisse à cette époque assombrit l’image du pays, de la Croix-Rouge et de l’aide humanitaire.

Toutefois, il est possible d’invoquer des circonstances atténuantes. En effet, les dictateurs belliqueux et impitoyables pouvaient envahir des territoires à tout moment.

En Suisse, le taux de chômage et la pauvreté étaient importants, toutes les démocraties ont fermé leurs frontières aux Juifs à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme était également présent en Amérique, en France et au Royaume-Uni et l’information, l’expérience et la mobilité internationales étaient nettement plus restreintes qu’aujourd’hui.

Toutefois, des fonctionnaires – même issus de la police – et des citoyens ont fait entrer des réfugiés juifs en Suisse et leur ont fourni un gîte. L’opinion publique n’était pas d’accord non plus avec la politique menée alors par la Suisse, mais la presse était censurée en raison de l’état d’urgence et peu d’information étaient disponibles.

La crainte des dictateurs était déjà mauvaise conseillère à l’époque. Une leçon d’actualité. L’adhésion effrénée à la neutralité, telle que définie en 1815 entre les superpuissances de l’époque lors du Congrès de Vienne, n’est pas non plus convaincante aujourd’hui.

Ces puissances défendaient surtout leurs propres intérêts. La neutralité de la Suisse signifiait avant tout que les superpuissances devaient respecter la souveraineté du pays mais pas que la Suisse devait être et rester « neutre » en toutes circonstances, ce qui ne fut d’ailleurs déjà plus le cas après 1948 suite à l’introduction de la Constitution fédérale.

Conclusion

La Suisse a également un passé de guerre (1939-1945) qui, depuis 1990, fait l’objet de nombreux débats et publications. Mais, juger le passé avec les connaissances d’aujourd’hui est aisé. La Suisse ne voulut pas et ne put pas se brouiller avec l’Allemagne. Il s’agissait de respecter le plan, de faire des compromis, de céder d’une part, mais de construire une défense solide, comme par exemple le réduit national dans les Alpes, d’autre part.

La discussion portant sur ce fait est toujours en cours. Cependant, la Suisse ne s’est pas spécialement distinguée des autres pays neutres, comme la Suède, ou des gouvernements, des citoyens et des industries dans les zones occupées.

L’exposition intitulée « Anne Frank et la Suisse », organisée au Musée national de Zurich (Landesmuseum Zurich) jusqu’au 6 novembre 2022 fait le lien entre la fuite de la famille d’Anne Frank à Amsterdam et l’exil des autres membres de sa famille à Bâle.

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.

Le châtaignier de Ánne Frank. Photo: TES. Exposition ‘Anne Frank et la Suisse’, Musée national,  Zurich

Mund, village du safran

La Suisse offre de nombreuses découvertes. Chaque hameau, chaque village et chaque ville a sa propre particularité, comme par exemple le village de Mund (canton du Valais). Autrefois, Gondo, un autre village de ce canton, attira les chercheurs d’or, mais c’est à Mund que l’on cultive depuis des siècles ce trésor – culinaire – qu’est le safran, reine des plantes.

Le safran est utilisé depuis des millénaires en Iran, son pays d’origine, dont les caractéristiques climatiques du plateau conviennent à cette fleur, qui pousse plutôt dans les régions sèches et froides à plus de 1000 mètres d’altitude. Toutefois, le safran, surnommé l’or rouge, prospère aussi sous d’autres latitudes.

Mund se trouve à 1200 mètres d’altitude, au cœur du site Jungfrau-Aletsch inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, sur le versant droit de la vallée du Rhône, non loin de Naters et de Brigue.

Le safran est cultivé en Suisse depuis le XIVème siècle mais aujourd’hui, le safran AOP (Appellation d’origine protégée) de Mund est produit dans ce village, dernier lieu de Suisse à en pratiquer la culture.

C’est toutefois une petite production : sur une surface de deux hectares, entre deux kilos et quatre kilos de safran pur sont récoltés chaque année entre septembre et novembre. Pas moins de 130’000 à 150’000 fleurs sont nécessaires pour obtenir un kilo d’épice.

En raison de conditions climatiques favorables, soit beaucoup de soleil, suffisamment de pluie, de la rosée matinale et de la nature du sol, finement sablonneux, légèrement limoneux, meuble et sec, le parfum du safran de Mund est exceptionnel. Il n’est pas seulement l’épice reine mais, plus onéreux que l’or, il est aussi précieux.

Le musée du safran de Mund (Safranmuseum) est un musée dans le raccard historique qui l’abrite date de 1437, ce qui en fait l’une des plus anciennes constructions en bois de Suisse.

Le musée présente tous les aspects de la culture du safran, du dur travail dans les champs aux applications culinaires. Et le sentier didactique (Safranlehrpfad) sillonnant à travers les prés et les champs de safran de Mund raconte cette plante, ses parfums et ses couleurs.

Source et informations complémentaires : www.belalp.ch et la corporation du safran de Mund (Safranzunft).

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.

Le Sentier culturel de la Vieille-Ville de Genève

Le Sentier culturel retrace deux mille ans d’histoire : l’époque romaine et le développement du christianisme sur le site archéologique de la cathédrale Saint-Pierre, les rois de Bourgogne, les Mérovingiens et les Carolingiens, le comté, l’évêché, la ville et le canton de Genève depuis 1815, les ducs de Savoie, l’Escalade, la Réforme et le Musée international de la Réforme.

L’époque romaine

Le Roi de Bourgogne

Vous déambulerez sur les pavés anciens à travers le centre historique de Genève et découvrirez :  l’Hôtel de Ville, siège de la vie politique cantonale et municipale depuis plus d’un demi-millénaire, la place du Bourg-de-Four, la maison natale de Jean-Jacques Rousseau, la Maison Tavel qui est le musée d’histoire de Genève, le Musée Fondation Zoubov, le Musée Barbier-Mueller, le lieu de résidence de Jean Calvin : la maison dans laquelle il a habité fut détruite en 1706 et a été remplacée par l’immeuble actuel.

Le lieu de résidence de Jean Calvin

L’auditorium de Calvin

Collège Calvin

Les quatre réformateurs, le Mur des Réformateurs Calvin, Farel, de Bèze et Knox

Et encore le Bastion Saint-Antoine, l’Église luthérienne, la tour Baudet, l’ancien arsenal, le mur des Réformateurs, le temple de la Fusterie, le temple de la Madeleine, la Fondation l’Abri, le Musée d’art et d’histoire, le Cabinet d’arts graphiques.

La Madeleine

Le Temple de la Fusterie

(Source et plus d’informations : www.geneve.ch)

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.

Hans Rudolph Manuel Deutsch, première véritable représentation de Genève, vers 1550. AEG Archives privées 247/1/91

La Rhône,  l’Arve et Neptune

L’ Hôtel de Ville

Pourquoi la Suisse ?

Why Switzerland ? de Jonathan Steinberg (Cambridge, 3e édition, 2015)  est une étude approfondie de sept siècles d’histoire, de politique, de religion, de culture, d’économie et de valeurs qui ont façonné le pays et ses cantons et en ont fait ce qu’ils sont : non pas une île, mais une oasis au cœur de l’Europe ; ou comme l’écrit Steinberg :

« Why Switzerland ? se compose de deux parties : pourquoi y a-t-il la Suisse ? Et pourquoi devrait-on s’en soucier ? La réponse à la première question est claire, et est l’objectif principal de ce livre : une étude détaillée de la création d’un petit État, unique et prospère, sur une période de sept siècles, et du comment et pourquoi cela a fonctionné. La réponse à la seconde question est l’autre face de la réponse à la première. Ce petit pays représente l’expérience la plus poussée et continue des forces et des limites de la démocratie. La Suisse compte, pour tous ceux qui préfèrent la démocratie ».

Vevey, le 29 Juillet 2019. Photo: TES

Stéréotypes et faits

Nombreux sont les stéréotypes et les faits concernant la Suisse (et ses habitants). A chaque fois que le pays est cité dans la presse étrangère, il s’agit invariablement des avoirs juifs de la Seconde Guerre mondiale, du secret bancaire, de l’argent noir ou criminel, de l’introduction tardive du suffrage féminin (1971), de l’interdiction des minarets (2009) ou de la fixation de quotas pour les migrants (2014). Récemment, l’application de la neutralité dans le cas d’une fourniture indirecte d’armes à l’Ukraine a pu y être ajoutée.

Cet article ne traite pas de ces faits. Il entend tout de même les replacer dans la perspective des évolutions historiques, sociales et politiques séculaires, de la démocratie directe, de la politesse quasi proverbiale des Suisses au quotidien et du respect de la vie privée.

Pays de refuge

La Suisse a été un pays d’émigration jusqu’en 1848. Parallèlement, elle a toujours été un lieu de refuge :pour les huguenots, les humanistes et les intellectuels du XVIe au XVIIIe siècles ; pour les révolutionnaires et anarchistes d’une part, monarques et aristocrates d’autre part, au XIXe siècle ; pour les pacifistes, militants anti-guerre (le mouvement artistique Dada à Zurich, par exemple) et réfugiés à partir de 1914.

Au XIXe siècle, le chancelier autrichien Klemens Von Metternich (1773-1859) qualifiait le pays de refuge pour républicains et anarchistes. La Suisse était le mouton noir des monarchies européennes qui l’entouraient.

On parlait même d’une possible invasion, afin de mettre fin à sa politique trop libérale. Ces plans ne se concrétisèrent pas, car le pays et ses cantons (qui décident finalement du droit de séjour) ont parfois cédé pour empêcher de nouvelles provocations.

Suffrage féminin 

L’introduction tardive du suffrage féminin est également plus compliquée que l’année 1971 ne le suggère. Les femmes pouvaient étudier dans les universités suisses dès 1867, et réclamaient déjà (ainsi que certains hommes) le droit de vote.

En 1869, Marie Vögtlin (1845-1916) devint la première femme en Europe à étudier la médecine. Emilie Kempin-Spyri (1853-1901), la nièce de l’écrivain Johanna Spyri (1827-1901), auteur de Heidi (1881), obtint son doctorat en 1887, devenant la première Frau Doktor par sa thèse en Europe.

Marie Vögtlin (1845–1916). Photo: Wikipedia

Les femmes étaient également impliquées dans toutes sortes d’organisations sociétales. Jusqu’en 1918, leur droit de vote et leur statut juridique ne différaient pas des autres pays européens, à l’exception des pays nordiques.

Puis vint la Première Guerre mondiale et le déploiement des femmes en remplacement des hommes dans les nations belligérantes. En 1918, cette nouvelle position sociale ne pouvait plus être renversée, et les gouvernements introduisirent le suffrage féminin sans s’embarrasser de référendums.

Les femmes n’avaient pas remplacé les hommes dans la Suisse neutre. Il y eut bien des initiatives fédérales et des référendums cantonaux en faveur du suffrage féminin, mais ceux-ci ne réussirent pas à convaincre suffisamment de votants et de politiciens, exclusivement masculins, ni au niveau cantonal, ni au niveau fédéral.

Ce résultat aurait-il été différent dans d’autres pays ? En outre, la majorité des cantons (petits et ruraux) s’opposèrent au droit de vote pour les femmes au niveau national jusqu’en 1971, et même, dans un cas, jusqu’à une décision de la Cour suprême (Bundesgericht) en 1991.

Depuis son introduction, en revanche, les femmes ont consolidé leur position. La première femme « présidente » ou prima inter pares du gouvernement fédéral a été nommée en 1999. Le nombre et la qualité des femmes politiques suisses sont également élevés. Jusque dans les années 1950 et 1960, le statut juridique des femmes suisses (mariées) n’était ni plus ni moins incapacitant que dans d’autres pays européens.

Jean-Baptiste Isabey (1767-1855), le Congrès de Vienne. Photo: Wikipedia

Neutralité

Qu’en est-il des relations de la Suisse neutre avec l’Allemagne avant et après la chute de la France en juin 1940 ? La Suisse fut trop restrictive dans l’admission des réfugiés juifs avant et après 1940 : le pays en a encore honte aujourd’hui, même s’il y eut aussi des fonctionnaires, des citoyens et des sauveteurs « désobéissants », et même si l’opinion publique rejetait cette politique.

La Suisse ne fut pas non plus le seul pays à adopter cette attitude restrictive. Reste que le « J » apposé dans les passeports des ressortissants juifs à partir de 1939 à la frontière était moralement condamnable et un signe (volontaire) de lâcheté afin de plaire au voisin.

Le pays et ses usines ont fourni (indirectement) des armes à l’Allemagne, et l’Allemagne a placé son or et son argent (pillés et volés) sur des comptes bancaires suisses. Mais quelle était l’alternative ? Le pays était encerclé par des dictatures agressives.

Bien que le pays fut lourdement armé et aurait probablement opposé une résistance farouche dans sa forteresse alpine (Réduit), il lui aurait été impossible de résister longtemps. La devise était de survivre, en faisant des compromis et des arrangements si nécessaires. A cet égard, la Suisse ne différait pas des autres pays neutres (la Suède, par exemple) ni des industries et bureaucraties des pays occupés.

Il est toujours aisé de juger rétrospectivement. Dans tous les cas, il n’y eut jamais de réel mouvement politique en faveur ni du dictateur italien et de son Irredentismo au Tessin, ni du dictateur allemand et de son Heim ins Reich en Suisse alémanique. Suisses romands et alémaniques étaient unis dans leur rejet des ambitions allemandes et italiennes.

De plus, le 20 avril 1939, la Suisse fut le seul pays à ne pas envoyer de délégation officielle au défilé d’anniversaire du Führer à Berlin, en signe de protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie en mars 1939. D’un point de vue moral, le pays n’était pas neutre.

La neutralité est aujourd’hui âprement discutée en raison de l’invasion de l’Ukraine. Les débats publics et parlementaires battent leur plein. La neutralité n’est pas une fin en soi et des circonstances différentes exigent des applications différentes.

La neutralité de 1815 n’était et n’est pas la neutralité de 1914-1918, 1939-1945, 1948-1989 ou 2022. Les politiciens, espérons-le, ne referont pas en 2022 les mêmes erreurs dans le vain espoir d’apaiser un autre dictateur.

Ligne des Toblerones, Einsiedeln (Canton de Schwyz). Photo: TES.

Secret bancaire

La gestion des avoirs juifs (non réclamés) après 1945 est liée au principe du secret bancaire, vieux de plusieurs siècles. De nombreux titulaires de comptes et leurs familles n’ayant pas survécu, les parents éloignés n’étaient souvent pas au courant de l’existence de ces comptes, et le secret bancaire, la bureaucratie et les problèmes juridiques en empêchaient l’accès.

Aurait-il pu en être autrement ? Oui, mais le secret bancaire était sacro-saint et n’avait pas été conçu pour cette situation. Cela s’applique aussi de nos jours à l’argent noir ou aux avoirs des dictateurs et (autres) criminels.

Pecunia non olet vaut également pour la Suisse. De nombreux ajustements et réformes ont déjà été réalisés ou sont en cours. Pourrait-on progresser plus rapidement? Sans aucun doute, mais là aussi, la Suisse ne fait pas exception.

Référendum et initiative populaire

Cela s’applique également aux résultats de certains référendums ou initiatives populaires. Les citoyens s’inquiètent de certaines évolutions et, en Suisse, peuvent l’exprimer directement. Est-ce toujours juste ? Non, mais les décisions des politiciens professionnels ne le sont pas non plus, et il le serait encore moins d’ignorer les problèmes ou d’éviter le débat public et politique.

L’organisation politique (Voir aussi Constitution, Démocratie et Cantons)

La démocratie directe ; le modèle fédéral ; l’organisation décentralisée du pays ; la Constitution unique de 1848 et ses sept ministres obligatoires; le système de concordance (Konkordanzsystem) et la formule magique (Zauberformul) dans la formation du gouvernement ; la relation particulière entre parlement et gouvernement et l’égalité de la première et de la deuxième chambre du parlement national ; la combinaison du scrutin majoritaire (Majorzsystem) ou élection à la majorité absolue des individus pour les élections de la deuxième chambre (sénat) et des organes exécutifs des cantons et des communes, et au scrutin proportionnel (Proporzsystem) ou représentation proportionnelle lors des élections des parlements municipaux, cantonaux et nationaux (première chambre) ; la ‘présidence’ tournante ou prima inter pares du gouvernement fédéral, forment le fondement de la stabilité politique et sociale.

Le citoyen est le souverain.

Cependant, l’atout le plus important du modèle suisse reste le citoyen. Le citoyen est le souverain absolu (sauf en cas d’état d’urgence) et, avec les cantons, il est le fondateur de la Fédération, le gardien de la Constitution et le législateur suprême, sauf si des pouvoirs ont été transférés à la Fédération par les citoyens et les cantons – auquel cas il lui reste toujours la possibilité d’un référendum contraignant.

L’engagement politique du citoyen se traduit par son engagement sociétal. Elle s’exprime, entre autres, dans le fonctionnement des institutions politiques et démocratiques nationales, cantonales et communales ainsi que celui du système de milice (Milizsystem); dans le respect de la nature, des agriculteurs, des artisans et des règles (de circulation) ; dans la politesse au quotidien, dans l’étonnante et impressionnante créativité scientifique, industrielle et intellectuelle impressionnante et dans la puissance d’innovation qui définit le pays.

Conclusion

Steinberg écrit :

«Les Suisses ont toujours trouvé le moyen de faire face aux menaces que chaque siècle faisait planer sur leur mode de vie. Ils l’ont fait parce que leur détermination à survivre et à préserver la «Suissitude» ne dépendait pas de leur volonté, mais d’une manière d’être, d’un ensemble de valeurs et d’habitudes si profondément enracinées que la plupart des Suisses ignorent presque à quel point ces valeurs sont puissantes.

Vivre ensemble était plus important que d’avoir raison. La Suisse ne peut pas être un modèle pour les autres pays car son histoire ne peut pas être reproduite, mais elle peut encourager d’autres sociétés. Pendant plus de sept siècles, elle a réussi à faire face à ses problèmes et, ce faisant, elle a élargi, et non resserré, la sphère d’activité du peuple souverain ».

Et c’est pourquoi la Suisse. La véritable Union européenne démocratique de vingt-six républiques souveraines (et séculaires, multilingues, innovantes, cosmopolites).

Traduction:Lars Kophal, journaliste et rédacteur

Espace Rousseau Neuchâtel

La Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, située dans le collègue latin, abrite une salle d’exposition permanente, associant nouvelles technologies et archives, dédiée au célèbre écrivain et philosophe, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) dont elle possède un fonds d’archives unique au monde.

Jean-Jacques Rousseau fut un véritable pionnier et est encore un leader d’opinion de la littérature par une œuvre très variée, mais cohérente. Sont considérés comme des textes plus purement littéraires : La Nouvelle Héloïse (1761), Les Confessions (1765) et les Rêveries du promeneur solitaire (1776).

En plein siècle des Lumières, mouvement littéraire, culturel et philosophique du XVIIIème siècle, pour retrouver la simplicité naturelle de l’homme, il préconisa de réformer les structures politiques et sociales, l’éducation, les mœurs, le droit et la religion. Le Discours sur les sciences et les arts (1750) et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) lui ont conféré sa notoriété.

Les ouvrages Emile ou De l’éducation (1762) et Du Contrat social (1762) suscitant une grave polémique, il fut contraint à l’exil et se réfugia à Neuchâtel, à cette époque une principauté prussienne.

La musique occupa une place prépondérante dans la vie et l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Il proposa – déjà en 1742 – un nouveau système de notation musicale (il s’agissait de noter la musique plus commodément en substituant des chiffres aux notes). En 1749, il rédigea plus de 400 articles sur la musique pour l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, il composa des opéras et exerça une activité intense de copiste musical.

C’est lors de son séjour dans la principauté de Neuchâtel (1762-1765) qu’il se passionna pour la botanique. Il constitua plusieurs herbiers et proposa un système simple de classification des végétaux, basé sur les caractéristiques morphologiques de la fleur.

L’Espace Rousseau Neuchâtel présente au public un parcours à travers la vie et l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, en s’appuyant sur des documents conservés dans le fonds de la Bibliothèque.

Il permet de mieux comprendre les relations qu’il a entretenues avec ses contemporains, l’impact de son œuvre sur son époque et son influence jusqu’à aujourd’hui. Un accent particulier a été porté sur le séjour de Jean-Jacques Rousseau à Neuchâtel.

(Voir aussi : Môtiers (Jean-Jacques Rousseau s’installa dans ce village le 10 juillet 1762) ; Musée Jean-Jacques Rousseau et Maison Rousseau et littérature à Genève (sa ville natale) ; L’île Saint-Pierre (il s’y réfugia le 12 septembre 1765) et Couvet (il fut reçu communier de ce village le 1er janvier 1765).

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.