Les cols de Saint-Bernard, leurs hospices et les chiens du Grand-Saint-Bernard

La célèbre marche de Napoléon (1769-1821) sur le Grand-St-Bernard (2 469 m) en 1800 s’est déroulée dans une direction différente de celle de l’empereur Claude (10 av. J.-C.-54 ap. J.-C.) en 43 après J.-C.

L’armée de Claude marchait du sud au nord vers la Britannia, tandis que celle de Napoléon marchait du nord au sud vers l’Italie des Habsbourg et ses alliés.

Dans les deux cas, Martigny (Forum Claudii Vallensium à l’époque romaine ou Octodurus dans la variante celtique) et Aoste (Augusta Praetoria, fondée en 25 av. J.-C.) étaient des lieux stratégiquement importants.

Claudius se dirigea vers Britannia à partir de Martigny, après avoir rendu praticable la route Grand-St-Bernard (Summus Poeninus ou Alpis Poenina). Napoléon, ses généraux et son armée bivouaquèrent à Martigny et terminèrent la traversée à Aoste.

Edouard Castres (1838-1902), Napoléon passant le grand St Bernard Pass. Musée militaire de Morges. Photo: TES

Napoleon en route sur le  Grand-St-Bernard

Le Petit-St-Bernard (Graius mons ou Alpis Graia), son petit frère (2 188 m), était également bien connu dans l’Antiquité classique et revêtait aussi une grande importance stratégique et commerciale.

Le Petit-St-Bernard

Le nom Summus Poeninus est dérivé du dieu celte Poeninus. Graia (probablement dérivé de Graecae, en raison d’une légende grecque) était le nom romain du Petit-St-Bernard.

Mais les anciens ne semblent pas avoir nommé les sommets les plus élevés de la chaîne alpine dans cette région, ni le Mont Rose, ni le Cervin, ni même le Mont Blanc!

Le col du Grand Saint-Bernard relie l’actuel Valais à la vallée d’Aoste en Italie. La route du Petit-St-Bernard relie la vallée d’Aoste à la Tarentaise (dont la vallée de l’Isère), au Beaufortain et au Haut-Faucigny (dont la vallée de Chamonix) en France.

L’interprétation romaine de cette « porte jumelle » des Alpes Graias et Poeninas (germinae Alpium fores, Graias atque Poeninas) se reflète également dans les deux unités administratives : les Alpes Graiae et Vallis Poenina (l’homonyme du canton). Dès l’époque romaine, d’autres cols étaient déjà utilisés dans cette région. Ils ne seront pas abordés ici.

 Les Alpes Graias et Poeninas vers 150 ap. J.- Chr. Image: Marco Zanoli, Wikipedia

Les divers changements administratifs survenus pendant la période romaine ne sont pas non plus abordés. Quoi qu’il en soit, à la fin de la période romaine (Ve siècle), cette région constituait la provincia Alpium Graiarum et Poeninarum. La vallée d’Aoste était rattachée à des provinces italiennes.

À l’époque des conquêtes romaines, des tribus celtes habitaient la région. Dans la vallée d’Aoste (conquise en 25 av. J.-C.) vivaient les Salasses. Les Ceutrons habitaient les Graias alpines, les quatre tribus Nantuates, Veragren, Sedunen et Uberes habitaient les Poeninas alpines. Ces régions ont été conquises par les Romains vers 15-10 av.

Les habitants celtes se romanisèrent en quelques générations à l’exception de périodes de guerres (civiles). La Pax Romana apporta stabilité et prospérité pendant des siècles. Les villes de Martigny et d’Aoste en sont aujourd’hui les principaux témoins.

Les Romains étaient (aussi) de très bons constructeurs de routes et ils ont rendu les cols du Petit-St-Bernard et du Grand-St-Bernard praticables pour le commerce, les armées et le trafic de passagers.

Ces voies romaines, de nombreuses découvertes archéologiques, dont les vestiges de plusieurs temples et autres édifices publics, des auberges, de nombreuses inscriptions et des pierres marquent encore ces cols.

La route d’Aoste à la Tarentaise par le Petit Saint-Bernard a été achevée vers l’an 20. La route d’Aoste à Martigny en 43 après J.-C.

L’Hospice du Petit-St-Bernard

Ces anciennes voies romaines (également connues grâce à la carte de Peutinger) sont encore aujourd’hui largement utilisées pour la circulation. Du Grand-St-Bernard vers le lac Léman (lac Lémanus (romain), lac Léman (français), la route passait (en gros) par Bourg-Saint-Pierre, Notre-Dame de Lorette, Allèves, Liddes, Orsières, Martigny, Massongex (Tarnaiae), Villeneuve (Pennelocus), Vevey (Viviscus), Lyon (Colonia Iulia Equestris ou Noviodunum) et Genève (Genava).

La liaison vers l’est menait le long du Rhône (Rhodanus) au col du Grimsel, au col de la Furka et au col du Simplon. Cet itinéraire n’a pratiquement pas changé non plus. A l’ouest (Tarentaise), à partir de Martigny, le col de Balme et le col de la Forclaz constituaient en outre les principales voies d’accès.

La frontière sur le col du Petit-St-Bernard 1940-1945

La frontière sur le col du Petit-St-Bernard aujourd’hui

La route d’Aoste se dirigeait vers la Tarentaise par le col du Petit Saint-Bernard vers Bourg-Saint-Maurice (Bergintrum), Aime (Axima), Moûtiers (Darantasia) en direction d’Albertville.

Aime

Pendant la période romaine, les lieux les plus importants étaient Aoste, Martigny, Aime et Moûtiers. Aoste et Martigny sont d’importants sites archéologiques romains. Bourg-St-Maurice, Aime et Moûtiers doivent se contenter de quelques inscriptions et de quelques découvertes archéologiques.

Après l’époque romaine, il fallut des siècles pour que les cols, les routes et leurs bâtiments soient à nouveau entretenus.  Ce sont notamment les chanoines qui construisirent et gérèrent les hospices pour les voyageurs.

Le premier hospice du Grand Saint-Bernard date du XIe siècle et aurait été fondé par Saint-Bernard d’Aoste (vers 1020-1080).  Bernard est également à l’origine de l’hospice du Petit Saint-Bernard. Depuis des siècles, ces deux centres situés à plus de 2 000 m d’altitude sont des lieux de recherche scientifique, de religion et de refuge pour les voyageurs. Le col du Grand Saint-Bernard est également le lieu le plus élevé du pèlerinage de la Via Francigena.

Mais les résidents les plus connus et les plus célèbres du col du Grand-St-Bernard sont les chiens Saint-Bernard. Aujourd’hui, ces sauveteurs et amis de l’homme ne sont présents au col qu’en été. Le musée au col présente leur histoire.

Le musée

S’ils ne sont plus utilisés aujourd’hui pour le sauvetage des personnes, ils conservent une fonction sociale et thérapeutique. La Fondation Barry à Martigny se consacre à leur élevage et à leur présentation au public à Barryland.

(Source: A. Puéjean, Les Alpes Graies et Poenines à l’époque romaine, Tarentaise, Beaufortain, Haut-Faucigny et Valais, Nîmes, 2015; J.-P. Voutaz, P. Rouyer, Découvrir le Grand-Saint-Bernard, Les Editions du le Grand-Saint-Bernard, 2013)

Révision: Andrea Zollinger, rédactrice

Le 500ème anniversaire de la République des Trois Ligues

La Fundaziun Origen célèbre également le 500ème anniversaire de la République des Trois Ligues  (Freistaat der Drei Bünde) avec un théâtre en plein air dans le paysage montagneux de la région de l’Albula.

Le thème est la lutte de la jeune république pour la liberté et l’autonomie, la fragilité des structures démocratiques et la force d’une alliance solide qui résiste à l’épreuve du temps.

La première de la pièce a lieu dans le paysage coloré de l’automne alpin, au pied de Lantsch, à proximité de l’ancienne église Marienkirche.

La vue sur la gorge de Crap Ses souligne l’importance de l’ancienne route du col. Les montagnes du Surses se détachent sur l’horizon et ressemblent à des sculptures géantes dans la lumière du soir.

Le théâtre met en lumière les décennies qui ont précédé et suivi l’alliance de 1524. Il montre la lutte pour le pouvoir entre les communautés autonomes, l’aristocratie influente et les princes européens qui ont réussi à protéger leurs intérêts dans le jeune État libre.

Source et informations complémentaires : www.origen.ch

Waltensburg et le gothique des Grisons

L’église de Waltensburg/Vuorz (canton des Grisons) se dresse sur un petit plateau de la place du village, au sud du ruisseau Flem.

Elle a été construite au XIIème siècle, puis rénovée et agrandie. La fenêtre gothique tardive du cœur a été posée en 1510. À cette époque, l’entrée de la sacristie a également été créée.

A la suite des interventions, diverses fresques ont été conçues. En 1711, la galerie et un nouveau plafond en bois ont été installés. À peu près à la même époque, la tour a reçu son dôme baroque en forme d’oignon. Les fonts baptismaux gothiques datent du XVIème siècle, la chaire polygonale de 1672 et la porte de l’église incrustée d’environ 1750.

Les peintures murales les plus anciennes – qui comptent parmi les œuvres les plus riches et les plus connues de la peinture gothique primitive en Suisse – ont été réalisées vers 1330 par un artiste peintre de la première moitié du XIVe siècle, d’origine inconnue, qui a décoré une vingtaine d’églises et un bâtiment séculaire dans les Grisons.

La vaste restauration des peintures a été largement financée par le riche citoyen de Waltensburg, Anton Cadonau (1850-1929).

A sa mort, il a laissé derrière lui une fortune appréciable qu’il légua à des fondations sociales, culturelles, ecclésiastiques et politiques en Suisse et dans le canton des Grisons. Diverses plaques commémoratives, apposées dans le village, l’honorent.

(Source: H. F. Rupp (Red.), Der Waltensburger Meister in seiner Zeit, Chur, 2015).

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice. 

Impressions de Waltensburg/Vuorz et l’église

Les travaux de restauration des peintures de l’église Saint-Martin

L’église carolingienne de Zillis (canton des Grisons) a été construite vers 800.  L’église est particulièrement connue pour ses peintures romanes et la fresque monumentale de Christoforus, réalisée vers 1320-1340 par le maître de Waltensburg (Waltensburger Meister).

Les 153 tableaux de la Bible sont représentés au plafond. Bien que Zillis se convertit à la foi protestante en 1530, les fresques sont restées intactes car elles représentaient la Bible et n’adoraient pas les saints.

Les travaux de restauration des peintures du plafond de l’église Saint-Martin ont été menés à bien.

(Source, plus d’informations et exposition)

D

I have a dream à Riom, Tarasp et Mulegns

Le Schweizerhof (fermé) et le Waldhaus (incendié) à Vulpera, le Kurhotel et la Trinkhalle (fermés) à Nairs et l’hôtel Tarasp (fermé) à Tarasp faisaient autrefois la fierté de la Basse-Engadine (canton des Grisons).

Ces Grands Hôtels ont connu leur apogée à la Belle Époque jusqu’à la Première Guerre mondiale (1914-1918) et à la Seconde Guerre mondiale (1939-1945).

La beauté de la nature, le bon air de la montagne, les nombreuses sources d’eau minérale bienfaisante, la facilité d’accès après la construction de la liaison ferroviaire et la levée de l’interdiction des voitures en 1925 (!) ont attiré des milliers de touristes et de patients fortunés. Ils séjournaient souvent à l’hôtel et dans les stations thermales pendant des mois, accompagnés de leur entourage.

Après 1945, d’autres groupes cibles sont arrivés, qui restaient tout au plus quelques semaines. Les nouvelles thérapies et les nouveaux médicaments ont également fait baisser l’importance des stations thermales.

Hôtel Tarasp

A Tarasp, l’hôtel est tombé en ruine et de nombreux habitants ont perdu tout espoir et tout courage. Tous les habitants ? Non, l’artiste de Tarasp Rudolf Glaser a un rêve:

Récemment, j’ai  (dit l’hôtel) fait un rêve : on m’a donné un nouveau corps et je me suis installé dans ma nouvelle existence. J’abrite désormais des appartements pour personnes âgées, un café et une petite boutique. L’endroit est redevenu populaire et moi, je vis à nouveau avec plaisir ». 

(« Kürzlich hatte ich (Das Hotel) einen Traum: Man gab mir einen neuen Körper und ich zog in mein neues Dasein. Ich beherberge nun Wohnungen für ältere Menschen, ein Café und eine kleine Boutique. Der Ort wurde wieder beliebt und ich damit »).

Riom

Charles Laurent Carisch (1882-1914), petit-fils de Johannes Jacob Carisch (1820-1906), hérita de son père Charles Auguste Carisch (1851-1906) à Riom une énorme fortune que Johannes avait gagnée comme restaurateur (Zuckerbäcker à Paris). Charles rêvait d’un Grand Hôtel à Riom.

Lorsque l’on visite Riom aujourd’hui, il est difficile d’imaginer un palace dans un si petit village perché dans les montagnes. Moritz, Sils, Tarasp ou Davos étaient pourtant des villages similaires au début du boom touristique.

Charles Laurent avait la vision, l’architecte et l’argent, mais la Première Guerre mondiale a contrarié ses plans. Il est mort en soldat français et avec lui, le rêve du Grand Palace Riom.

Mulegns, la Weisse Villa (à gauche) et l’hôtel Löwe (à droite)

Mais les rêves ne sont pas toujours trompeurs. On peut en voir la preuve vivante à Mulegns et à Riom (canton des Grisons). En quelques années, la Nova Fundaziun Origen a fait revivre en ce village de moins d’une centaine d’habitants un univers très Belle Époque.

La tour blanche (der Weisse Turm) en construction  (été 2024)

Maquette à Riom

Maquette dans l’ancien bureau télégraphique de l’hôtel Löwe

La Weisse Villa, l’hôtel Löwe, la construction de la Weisse Turm (qui a succédé à la Julierturm) et l’exposition permanente sur l’histoire des célèbres confiseurs grisons, qui avaient eux aussi un rêve, ont (presque) été réalisés.

Même le petit village de Riom est aujourd’hui un centre de renommée mondiale pour le textile, la culture et l’art. Et tout cela a également commencé par un rêve il y a quelques années.

Révision: Andrea Zollinger, rédactrice

Impressions de l’ hôtel Löwe (été 2024)

 

Les perles, les parfums et l’histoire franco-suisse de Saint-Gingolph

L’association « Les plus beaux villages de Suisse » fait la promotion de villages et de petites villes remarquables. Ces perles se trouvent dans les quatre régions linguistiques de la Suisse et au Liechtenstein, mais Saint Gingolph (à ce jour pas recensé parmi les « plus beaux villages de Suisse ») est le seul village où l’on fabrique des perles depuis plus de cent ans.

De plus, le village (canton du Valais) est unique pour une autre raison. La rivière La Morge sépare le village en une partie française et une partie suisse depuis la Paix de Thonon (4 mars 1569). Ce traité entre le duché de Savoie, l’évêque de Sion et les Sept Dizains du Haut-Valais a défini les frontières de l’actuel canton du Valais et la frontière avec la France.

La frontière  et La Morge

Le Rhin sépare également les villes de Laufenburg et Rheinfelden (canton d’Argovie) depuis 1803, par exemple, mais contrairement à Saint-Gingolph, cette séparation a donné naissance à des communautés suisses et allemandes distinctes.

Sauf sur un point : la liaison ferroviaire entre la France et la Suisse est interrompue. Les herbes et le panneau « Frontière » marquent une séparation là où ailleurs elle n’existe plus depuis longtemps !

Depuis 1569, les habitants français et suisses du village ont vécu et travaillé en bonne harmonie les uns avec les autres. L’industrie perlière, la construction navale et le commerce sur le lac Léman en sont des exemples.

Le Musée des traditions et des barques du Léman présente notamment une collection spéciale de modèles de construction navale et d’objets issus de ce commerce séculaire sur le lac Léman.

Ce lien s’est également exprimé pendant la période noire de l’occupation italienne et allemande (1940-1944). Grâce à l’intervention d’un officier de l’armée suisse, les habitants français ont pu franchir la frontière lorsque les occupants ont détruit la partie française de Saint-Gingolph, les 22 et 23 juillet 1944.

L’histoire du village

Le village fut fondé en 755 par Saint Gangolf. Pendant longtemps, le village relève successivement des évêques de Genève, d’Annecy et du duché de Savoie. Berne et les Sept Dizains du Haut-Valais conquièrent le village (et une partie du Chablais et du Faucigny) en 1536.

La paix de Thonon établit définitivement les frontières. Bien qu’un grand nombre d’habitants souhaitent rejoindre la Confédération suisse, les 22 et 23 avril 1860, une grande majorité des Savoyards choisissent cependant de rejoindre la France.

Les perles de Saint-Gingolph

Comme chacun sait, le Léman est un lac d’eau douce et ne contient donc pas d’huîtres perlières. À Saint-Gingolph, quatre usines (deux dans la partie française et deux dans la partie suisse) fabriquaient pourtant depuis 1920 de belles perles à partir d’écailles de poisson, selon un procédé datant du XVIIIème siècle. Ces usines ont même été pendant longtemps le principal employeur !

La Suisse

Ces perles étaient célèbres dans le monde entier. Ce sont surtout les touristes américains et anglais qui prenaient le bateau depuis Montreux ou d’autres endroits du lac, ou qui venaient directement d’Angleterre en avion, pour acheter des perles. Celles-ci ne se distinguaient pas des perles d’huîtres et se présentaient sous toutes les formes et tailles, y compris les colliers de perles.

Les acheteurs (étrangers)

Les quatre fabriques: La Perle du Lac, la Perle de St. Gingolph, la Perle Orion en la Perle du Léman. Images: Musée des traditions et des barques du Léman

Après 1970, l’intérêt pour les perles s’est toutefois estompé et la dernière usine a fermé ses portes en 1974. En 2019, l’ingénieur Jean-Loïc Selo a repris la production de perles à Saint-Gingolph, dans le château du village. Depuis, elles sont à nouveau disponibles dans les boutiques de Vevey (canton de Vaud), Thonon et Saint-Gingolph.

La  boutique au château de Saint-Gingolph

Ecole Suisse des Parfumeurs Créateurs

Jean-Loïc Selo est également le fondateur de la première école suisse de parfumerie également située dans le château. Il recherche des parfums (anciens) sur la base de documents d’archives et produit des fragrances (uniques). Il propose également des formations dans ce domaine.

Jean-Loïc Selo (à  gauche ) dans l’Ecole Suisse des Parfumeurs Créateurs

(Source et plus d’informations : Commune de Saint-Gingolph ; Perles du Léman; Ecole Suisse de Parfumeurs Créateurs)

 Révision: Lars Kophal (Neuchâtel), rédacteur et journaliste 

Erasmus sonne encore à Bâle

Du 9 au 15 septembre 2024, Bâle accueillera pour la deuxième fois le festival interdisciplinaire Erasmus sonne ! –Festival Lab (Erasmus klingt-Festival Lab).

Érasme de Rotterdam (1466-1536), qui a vécu et travaillé à Bâle pendant de nombreuses années, est au centre de ce festival qui, en vue du 500ème anniversaire de la mort d’Érasme en 2036 en Bâle, se déroulera désormais sous forme de biennale.

Le festival est organisé en collaboration avec diverses institutions éducatives et culturelles bâloises, dont l’Université de Bâle, la Schola Cantorum Basiliensis et l’Université populaire des deux Bâle, ainsi que divers musées.

Pour la deuxième édition du festival, l’œuvre d’Érasme La complainte de la paix (Querela Pacis, 1517) servira de source d’inspiration. Les concerts et autres manifestations seront consacrés au thème de la paix : un thème qui englobe aussi bien le monde séculier que la culture religieuse.

Comme aujourd’hui, l’époque d’Érasme, au début des temps modernes, était marquée par la violence : de nombreux érudits élevaient la voix contre les innombrables guerres qui embrasaient l’Europe.

Dans le livre La plainte de la paix , l’humaniste Érasme a lutté avec toute sa force de persuasion pour déplorer et dénoncer l’absurdité de la guerre et les avantages de la paix. Son objectif était de mettre en évidence l’importance de la solidarité et de la dignité humaine en mettant en avant la culture comme un puissant instrument de vie en communauté.

Les événements du festival s’inspirent de certains des thèmes principaux d’Erasmus, réinterprétés dans une perspective historique : Dans certains concerts, il s’agit d’histoires de l’Ancien Testament, celles de la manipulation, de la guerre et de la paix ou de la conclusion de traités de paix (paix d’Utrecht, de Rastatt et de Baden (1713/14), paix de Westphalie en 1648) ainsi que de la mise en mémoire d’événements concrets de guerre.

Dans d’autres concerts, le thème du conflit est mis en lumière dans une dimension humaine : les conséquences douloureuses de la guerre, la lutte des émotions humaines et le conflit entre sentiment et rationalité.

Entre les œuvres musicales des concerts principaux, il y aura des lectures de la « Complainte de la paix » d’Érasme. Pendant la journée, diverses manifestations parallèles auront lieu à la Wildt’sche Haus dans les disciplines de la philosophie, de l’histoire, de la musicologie et de la recherche sur la paix.

(Source, billets et autres informations : erasmus-klingt.kulturticket.ch)

Baden, Baden-Baden, Badenweiler et leurs Bains

Il n’y a pas beaucoup de lieux qui portent un double nom et encore moins s’il s’agit d’une répétition. Ainsi, le nom de la ville allemande de Bade-Bade (Baden-Baden, Bade-Wurtemberg) est fonctionnel : il permet de la distinguer de Baden en Suisse (canton d’Argovie) et de Baden en Autriche (près de Vienne). Il y a aussi Badenweiler, dans le sud du Bade-Wurtemberg.

La Kurhaus et le Casino de Baden-Baden

Baden-Baden, die Trinkhalle au XIXème siècle

Badenweiler, Grand Hotel Römerbad (1825), fermé depuis 2016

L’Argovie a été gouvernée par les Habsbourg jusqu’en 1415 et de 1415 à 1798 (à l’exception de la Fricktal) en tant que territoire sujet (Untertanengebiet) par la Confédération (Eidgenossenschaft). Depuis 1803 (y compris le Fricktal), l’Argovie est un canton de la Confédération.

Le nom de ces lieux est également fonctionnel : ce sont des stations balnéaires et thermales réputées depuis l’époque romaine (environ les quatre premiers siècles de l’ère chrétienne). Elles sont encore aujourd’hui à la hauteur de cette renommée.

Badenweiler, les bains romains

Quoi qu’il en soit, les Romains sont à l’origine des premiers complexes en pierre (thermae) pour les bains. Ces thermes étaient des bâtiments magnifiquement décorés et aménagés avec des bains, des systèmes ingénieux d’eau chaude et froide, de chauffage, des vestiaires, des salles de convivialité, des jardins et d’autres services.

Ils étaient principalement financés par les euergetes (bienfaiteurs) locaux et en partie par le gouvernement local ou même impérial.

Une littérature abondante fournit de plus amples détails sur le monde fascinant de la culture balnéaire romaine. Les effets bénéfiques des sources minérales étaient déjà connus ou du moins supposés.

Augst (Augusta Raurica, canton de Bâle-Campagne), les bains pour les femmes. Image: Römische Badenruine Badenweiler

Cet article se concentre sur les relations entre les lieux mentionnés ci-dessus, qui ont entretenu des contacts intensifs au plus haut niveau politique et ecclésiastique jusqu’au XIXe siècle.

Citoyens, commerçants, scientifiques, artistes, entrepreneurs (textiles), mercenaires (suisses) et autres professionnels traversaient régulièrement la frontière.

Cependant, ce n’est pas la barrière physique du Rhin qui constituait la frontière. Pendant des siècles, le Rhin a été avant tout un fleuve de commerce, de communication et une voie de circulation.

De plus, la langue n’était pas non plus une barrière. Après le départ des Romains, l’allemand est devenu la langue parlée.

Les routes romaines et le Rhin. Image: Römische Badenruine Badenweiler

L’époque romaine

À l’époque romaine, cette région faisait partie de la Germanie supérieure. À l’apogée de la puissance romaine (vers 100 après J.-C.), le Limes Germanicus constituait la frontière. Il s’étendait de Coblence au Danube, sur une longueur de 550 kilomètres. La romanisation de la population locale (les Souabes, qui avaient chassé les Celtes vers 100 avant J.-C., à Bade et les Celtes en Argovie) s’est achevée en quelques générations.

Les bains dans les cantons de Bâle-Campagne, de l’Argovie, de Vaud et du pays de Baden. Image: Römische Badenruine Badenweiler

Les thermes de Baden-Baden (Aquae) et de Badenweiler (vraisemblablement Aquae Villae) sont tombés en désuétude à partir du IVème siècle , après le départ des Romains.

Ce n’est qu’au Vème siècle que Baden (Aquae Helveticae) connaît le même sort. Le réseau routier romain s’est également dégradé, mais il définit encore aujourd’hui les contours du pays de Bade et de l’Argovie.

Reconstruction des bains. Image: Römische Badenruine Badenweiler

Le Pays de Bade

L’histoire politique du pays de Bade n’est abordée que dans ses grandes lignes. Les nombreuses intrigues, rébellions et guerres (dont la guerre des paysans (1525), la guerre de Trente Ans (1618-1648), la guerre de succession du Palatinat (1688-1697), la guerre de succession d’Espagne (1702-1713)) dans et avec le Saint Empire romain germanique, les rois (français), les comtes, les ducs (bavarois), les comtes du Palatinat et les princes locaux, la Réforme et d’autres conflits ne sont pas pris en compte.

Après le départ (lent) des Romains aux troisième et quatrième siècles, la région fut successivement gouvernée par des rois et empereurs alémaniques (et leurs ducs), des rois et empereurs francs (carolingiens) et des rois et empereurs germaniques du Saint Empire romain.

De puissantes abbayes (dont Reichenau, St Gall, St Blasien, Säckingen) et des diocèses (Constance, Spire, Strasbourg, Mayence et Bâle) ainsi que des princes locaux ont joué un rôle dominant à partir du Xème siècle.

Le duché de Souabe. Image: Marco Zanoli, Wikipedia

Vers l’an 1000, on parle même d’un puissant duché de Souabe (Schwaben, également appelé duché d’Alemannien jusqu’au XIème siècle). Il s’agissait d’un vaste territoire qui s’étendait jusqu’aux Grisons.

Par la suite, ce duché a décliné et de nouvelles dynasties se sont formées. Pour le Bade (et certaines parties de la Suisse), les Zähringen et les Habsbourg étaient particulièrement importants.

Brisgau et la cathédrale (Münster) St. Peter (Saint-Pierre)

À partir de 1060, le pays de Bade a été gouverné en grande partie (de manière fragmentée) par des margraves. Ils étaient issus des ducs de Zähringen (1061-1218), qui régnaient sur de vastes territoires en Bade et en Suisse et fondèrent des villes, notamment Berne, Fribourg et Rheinfelden et Fribourg-en-Brisgau, Neuenburg am Rhein et Brisgau (pour en faire une forteresse) en Bade.

Image: Wikipedia

En 1515, le margraviat de Baden-Baden et le margraviat de Baden-Durlach ont été formés pour être à nouveau réunis en 1771 dans le margraviat de Baden. Cependant, Baden-Baden était resté catholique lors de la Réforme, tandis que Baden-Durlach était devenu protestant.

Baden-Baden et Badenweiler ont été pillés et détruits à plusieurs reprises au cours de cette période. Pendant tout ce temps, Bade, dans ses diverses constellations politiques, faisait partie du Saint Empire romain et de ses empereurs Habsbourg.

La Révolution française (1789), diverses guerres et le rôle politique du Premier Consul Napoléon (1769-1821) ont conduit successivement au Kurfürstentum Bade (1803-1806) et, après la dissolution du Saint Empire romain germanique, au Grand-Duché de Bade (1806-1918) dans le Rheinbund (1806-1813).

Karlsruhe, Grossherzog Karl Friedrich (1728-1811) de Bade et son palais 

Après la chute de Napoléon en 1815, le Deutsche Bund (1815-1866) voit le jour avec une Prusse de plus en plus dominante. En 1849, une révolution à Rastatt conduit à une république de courte durée.

En partie grâce aux corrections du Rhin (par Johann Gotfried Tulla (1770-1828)), à l’union douanière allemande, à l’industrialisation (multiforme) (tabac, verre, textile, mines, machines, chemins de fer (la Badische Bahnhof à Bâle et le coucou, par exemple)) et à l’essor du tourisme au Grand-Duché, les stations balnéaires et thermales connaissent alors leur plus grande période d’apogée jusqu’en 1914.

Les entrepreneurs (textiles), les touristes, les scientifiques, les écrivains et les artistes suisses ont toujours été très présents. L’influence de Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827) s’est étendue jusqu’à Bade et Johann Peter Hebel (1770-1826) n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Bâle, le monument de Strasbourg (das Strassburger Denkmal, 1895) 

En 1870/71, l’Empire allemand (1871-1918) émerge après la guerre franco-allemande. Les troupes badoises ont assiégé Strasbourg pendant cette guerre. Un monument à Bâle le rappelle. Le Grand-Duché de Bade perdit une partie de sa souveraineté et sombra avec le Second Empire allemand en 1918.

Baden 1803-1945. Image: Wikipedia

Le dernier Zähringer Friedrich II (1857-1928) a abdiqué son trône en 1918 en tant que grand-duc de Bade, une dynastie de Zähringen de près de 1 000 ans ! Même les Habsbourg ne peuvent rivaliser. Le pays de Bade est alors devenu une république dans le cadre de la République de Weimar.

De 1933 à 1945, le pays de Bade a été dirigé par un Gauleiter. Après la capitulation de l’Allemagne, le pays de Bade est divisé en une zone française (dont la capitale, Baden-Baden, est presque intacte) et une zone américaine. En 1947, le Bade-Wurtemberg est créé.

L’histoire mouvementée du voisin immédiat de la Suisse a influencé les contacts mutuels et directs, surtout à partir du XIXème  siècle. La culture balnéaire (modernisée et contemporaine) de Baden-Baden, Baden et Badenweiler n’en a pas pour autant souffert.

Plusieurs initiatives régionales, comme la Regio Basiliensis, montrent que la coopération et les projets transfrontaliers font toujours partie de l’ADN alémanique. Aujourd’hui, les villes communes de Rheinfelden, Laufenburg et leurs ponts symbolisent à nouveau la fonction de liaison du Rhin.

(Source: R. G. Haebler, Badische Geschichte, Baden-Baden, 1987)

Révision: Andrea Zollinger, rédactrice

Badenweiler, Kur- und Festspielhaus