Les guerres de Bourgogne, l’évêque de Bâle et la formation de la Confédération
26 mai 2026
Les guerres de Bourgogne (1474-1477) furent décrites et représentées dès leur époque dans de nombreuses chroniques, chansons, poèmes, pamphlets et archives locales. Cette année encore, plusieurs musées, notamment à Grandson, Morat et Berne, ainsi que diverses publications, accordent une place importante à cette période. Un musée à Saint-Imier met en lumière, en outre, un thème moins connu : le rôle de l’évêque de Bâle et la formation de la Confédération suisse.
L’importance de cette période dans la formation de la Confédération suisse dans cette dimension reste sous-estimée dans la majorité de publications. L’accent est surtout mis sur les gains territoriaux limités de l’Eidgenossenschaft (la Confédération), sur les divisions et tensions après 1477, ainsi que sur la violence des années 1474-1477.

Le Duché de Bourgogne en 1476. Collection: Historisches Museum Basel
Bien que surtout la France et les Habsbourg aient profité de ces guerres, l’Eidgenossenschaft acquit après 1477 un prestige militaire et politique considérable. De nombreuses villes cherchèrent alors à s’y rattacher : comme canton, comme alliée ou zugewandter Ort, ou forcément, comme territoires sujets. Vers 1536, l’Eidgenossenschaft avait, dans ses grandes lignes, déjà atteint ses frontières linguistiques et extérieures actuelles, à l’exception des corrections « italiennes » et « habsbourgeoises » apportées plus tard sous Napoléon (1798-1813).

Image: Marco Zanoli/Wikipedia. Le duché de Bourgogne, 1465-1477
Introduction
Charles le Téméraire (1433-1477), duc de Bourgogne depuis 1467, nourrissait de très grandes ambitions : obtenir la couronne royale, dans la continuité des précédents royaumes bourguignons. En tant que branche cadette de la famille royale française (le roi de France Jean II (1419-1464) ayant fait de son fils Philippe (1342-1404) le premier duc de Bourgogne en 1363), il avait en outre déjà du sang royal.
Les trois prédécesseurs de Charles avaient, en l’espace d’un siècle, acquis par la guerre, l’héritage et l’achat un territoire s’étendant de l’ancien duché de Bourgogne jusqu’à la mer du Nord, incluant la riche Flandre ainsi que la Franche-Comté. La Franche-Comté était francophone, mais le duc de Bade-Wurtemberg, germanophone, était souverain de la ville francophone de Mompelberg (Montbéliard).

Le duché de Bourgogne en 1467. Collection: Historisches Museum Bern
Il ne s’agissait toutefois pas d’un ensemble territorial continu. Les régions d’Alsace et le duché de Lorraine n’en faisaient pas partie. La plus grande partie de l’Alsace relevait de la sphère d’influence des Habsbourg, y compris les villes libres d’Empire de la Décapole et Strasbourg. D’autres territoires plus modestes appartenaient aux évêques de Strasbourg et de Bâle. Ces régions faisaient également partie du Saint-Empire romain germanique.

La Confédération vers 1474. Image: Marco Zanoli/Wikipedia
L’évêque de Bâle
Le prince-évêque de Bâle était étroitement lié aux Habsbourg. Le territoire de l’évêché comprenait l’actuel canton du Jura, des parties de l’actuel canton de Bâle-Campagne, le Seeland dans le canton de Berne, ainsi que des territoires en Alsace et en Bade-Wurtemberg. À cette époque, l’Alsace était encore germanophone (alémanique).
Parmi les villes importantes de son évêché figuraient, outre Bâle, La Neuveville, Porrentruy, Delémont, Bienne et Saint-Ursanne. Bien que les relations avec le pouvoir séculier de Bâle fussent tendues, il fallut attendre la Réforme de 1528 pour qu’il quitte la ville. En 1470, toutefois, on n’en était pas encore là. Entre-temps, Berne étendait de plus en plus son influence dans l’évêché, en particulier dans le Jura.
Jusqu’en 1470, rien n’annonçait pourtant un conflit avec le duc de Bourgogne. Bien au contraire, le prestige culturel et militaire du duché sous les trois ducs précédents était si grand que les Habsbourg, l’aristocratie bernoise et l’évêque de Bâle tenaient la Bourgogne en haute estime.
De plus, l’Eidgenossenschaft et les Habsbourg étaient en état de guerre, et les Habsbourg soutenaient le duc jusqu’en 1474. La France, encore épuisée par la guerre de Cent Ans avec l’Angleterre (1337-1453), ne jouait pas encore un rôle militaire majeur, mais elle se révélait déjà d’autant plus efficace sur le plan diplomatique.

L’évêque Jean de Venningen inaugure l’Université de Bâle. Rektoratsmatrikel der Universität Basel, Band 1 (1460-1567), AN II, V, fol. 2v. Réproduction. Sammlung: Musée de Saint-Imier. Foto: TES
L’évêque de Bâle et l’Alsace
Comme l’évêque de Bâle (1458-1478), Jean de Venningen (1409-1478) joua un rôle important dans ce conflit. Il était issu d’une éminente famille noble allemande. Il n’était pas seulement un théologien renommé et l’un des fondateurs de l’Université de Bâle en 1460, mais il administrait également la principauté épiscopale en tant que prince. Le prince-évêque détenait un important pouvoir temporel et disposait d’armées par l’intermédiaire de ses vassaux.
En 1469, Charles le Téméraire obtint en gage de l’archiduc Sigismond de Habsbourg (1427-1496), en difficulté financière, plusieurs territoires en Alsace. Il se trouvait ainsi encore plus près des portes des possessions des Habsbourg et de la ville de Bâle.
Charles ne cachait pas ses ambitions, et les Habsbourg, des villes d’Alsace (la Décapole), l’évêque de Strasbourg, la Confédération, le comté de Neuchâtel, le comté d’Aarberg et de Valangin, ainsi que l’évêque de Bâle, conclurent une alliance, la Ligue de Constance, afin de racheter ce gage.

Armoiries de la famille Thierstein. Scheibler’sches Wappenbuch, Bayerische Staatsbibliothek, Cod.icon. 312c (um 1450), reproduction. Collection: Musée de Saint-Imier. Photo: TES
Le 6 avril 1474, Sigismond de Habsbourg voulut racheter le gage, mais Charles refusa. Bien au contraire, il chercha à confisquer par un coup de force certaines régions de l’évêché de Bâle en Alsace. Son bailli, Pierre de Hagenbach, en paya le prix de sa vie, ce qui marqua le début des guerres de Bourgogne. La Bourgogne organisa alors une expédition punitive en Alsace et dans l’évêché de Bâle.
L’évêque comprit que Charles le Téméraire convoitait également ses possessions en Alsace. Le pouvoir de l’évêque à Bâle était déjà en déclin, mais un ennemi commun forgea ici aussi une alliance. La Neuveville et Bienne cherchèrent elles aussi un rapprochement militaire avec Berne, de même que les chanoines de Saint-Imier et de Bellelay.
Pour de nombreuses familles, cette période fut d’ailleurs déroutante, car avant l’arrivée de Charles le Téméraire, la puissance, le faste et le prestige de la cour de Bourgogne constituaient le lieu où il fallait être vu. Rien ne laissait présager une alliance entre les Habsbourg et la Confédération, en particulier avec Berne.

Image: La Fondation des Archives de l’ancien Évêché de Bâle, Porrentruy. L’évêché de Bâle, 15e siècle
Les Habsbourg, le Haut-Valais et la Savoie
Charles chercha en outre à affronter militairement Frédéric III (1415-1493), empereur du Saint-Empire romain, qui lui avait refusé la couronne royale en 1473. L’empereur se joignit ensuite, lui aussi, à l’alliance contre Charles. La Confédération suisse, avec Berne comme principale inspiratrice, déclara la guerre à Charles le Téméraire le 25 octobre 1474. D’autres villes suisses, telles que Bâle, Soleure et Fribourg, participèrent plus tard, elles aussi, aux campagnes.
Georges de Venningen, neveu de l’évêque, ainsi que des milices locales et des vassaux de l’évêque, prirent part aux guerres durant cette période. Hermann d’Eptingen et Oswald de Thierstein furent les principaux commandants militaires de l’évêque.
Charles pouvait compter formellement sur le soutien du duché de Savoie, du comte de Romont et de quelques autres vassaux. Toutefois, seul le comte de Romont, certains vassaux et mercenaires lui apportèrent un soutien militaire.
La Savoie était engagée militairement dans le Valais. En 1474, les Sept Dizains du Haut-Valais avaient envahi le Bas-Valais savoyard. En outre, Yolande de Savoie (1434-1478), régente du duché de 1472 à 1478, ne voulait pas contrarier son frère, Louis XI (1423-1483), roi de France.

Pillage du camp bourguignon après la bataille de Grandson. Diebold Schilling, Band 3 der Amtlichen Berner Chronik (1483), Burgerbibliothek, Mss.h.h.I.3, fol. 654, réproduction. Collection: Musée de Saint-Imier. Foto: TES
Les campagnes militaires
La Bourgogne perdit la bataille de Héricourt et de Franquemont (Franche-Comté) le 13 novembre 1474 face aux troupes de la Confédération, de l’évêque de Bâle et de leurs alliés. Ils envahirent ensuite le Pays de Vaud, possession de la Savoie, et conquirent en mai 1475 notamment Échallens, Grandson, Orbe, Morat, Yverdon-les-Bains et Estavayer-le-Lac. Charles reprit Grandson le 28 février 1476, mais fut à nouveau battu à Grandson le 2 mars 1476 et y perdit également le célèbre « butin bourguignon ».
Charles ne renonça cependant pas et voulut reprendre Morat, défendue par le Bernois Adrien de Bubenberg, encore sympathisant de la Bourgogne jusqu’en 1474. Bien que Charles disposât alors de l’armée la plus puissante et la plus moderne de son temps, il comptait trop d’adversaires, parmi lesquels figuraient depuis 1475 aussi le duc de Lorraine, dont Charles avait conquis le duché et Nancy cette année-là, ainsi que le comte de Gruyère.
Le 22 juin 1476, Charles perdit également la bataille de Morat et le reste du légendaire « butin bourguignon », avant de perdre, le 5 janvier 1477, à Nancy, sa tête et son duché.

Douze porte-bannière des cantons et pays alliés sous les murs de Berne. Diebold Schilling, Chronique officielle de Berne, vol. 3. Bern, Burgerbibliothek, Mss.h.h.I.3, fol.008, Reproduktion Musée de Saint-Imier

La Confédération/Eidgenossenschaft, alliés, territoires sujets vers 1536. Image: Marco Zanoli/Wikipedia
Suisse alémanique et Suisse romande
L’évêque germanophone de Bâle régnait également sur un vaste territoire francophone. Son rôle dans la conclusion de l’alliance en 1474 ne doit pas non plus être sous-estimé. D’ailleurs, l’Alsace était à l’époque encore germanophone (alémanique) ; la Franche-Comté était en revanche déjà francophone, mais le duc germanophone de Bade-Wurtemberg était souverain du Mompelberg (Montbéliard) francophone.
À la faveur de ces guerres, des cantons et villes alémaniques occupèrent pour la première fois des territoires francophones, et les premières alliances avec des cantons francophones virent le jour. Le Haut-Valais germanophone conquit le Bas-Valais francophone durant cette période.
La ville de Genève, traditionnellement adversaire de la Savoie et de l’évêque de Genève, est alliée à la Confédération après la Réforme de 1536. Berne et Fribourg administrèrent diverses villes du Pays de Vaud de 1476 à 1798, puis le reste du Pays de Vaud de 1536 à 1798.
Certes, Napoléon libéra Vaud en 1798 de l’administration du gouvernement de Leurs Excellences de Berne, mais la création du canton de Vaud en 1803 puis en 1815, ainsi que sa confirmation en 1848, furent accueillies avec approbation, malgré les pillages commis pendant les guerres de Bourgogne.
Neuchâtel, principauté de la maison française d’Orléans-Longueville de 1504 à 1706, fut administré par l’Eidgenossenschaft de 1512 à 1529 et entretint d’étroits liens politiques, sociaux et commerciaux avec celle-ci, surtout après la Réforme de 1524.

Diebold Schilling, Chronique officielle de Berne, vol. 3. Collection: Burgerbibliothek Bern.
Conclusion
Sur les plans mental, politique et culturel, les guerres de Bourgogne et leurs suites mirent la Suisse alémanique et la Suisse romande en contact étroit et les rapprochèrent même.
De plus, le lien entre les treize cantons de 1513 était manifestement déjà assez fort, grâce à ces expériences et à ces contacts militaires, culturels et politiques, pour que les différentes orientations et intérêts géographiques, commerciaux et, à partir de la Réforme, religieux n’empêchent pas l’évolution future de la Confédération de 1648, de 1815 et de 1848.
Le pragmatisme suisse, le réalisme et la gestion des conflits y jouèrent un rôle important, comme le montrent notamment le Convenant de Stans (1481), les guerres de religion relativement brèves (1529/1531, 1656 et 1712 suivis de paix religieuses), la division confessionnelle d’Appenzell par référendum (1597), le Simultaneum, la guerre du Sonderbund (1847) et surtout la leçon tirée après Marignan (1515) : plus d’aventures étrangères après la conquête de Milan, du Tessin et de trois autres régions italiennes jusqu’en 1512. La conquête du Pays de Vaud en 1536 par Berne et Fribourg constituait une revanche à la suite de la restitution de ce territoire (et d’Yverdon-les-Bains) à la Savoie en 1476.

Diebold Schilling, Chronique officielle de Berne, vol. 3. Collection: Burgerbibliothek Bern.
La Confédération eut ainsi la sagesse de ne pas soutenir le canton de Genève dans ses prétentions sur le Chablais et le Faucigny en 1860, tout comme le Vorarlberg ne fut pas admis comme canton en 1919, bien qu’une large majorité de sa population l’eût souhaité, de même que le Tessin choisit la Suisse en 1798 plutôt que la République italienne de Napoléon.
La Confédération ne tira certes pas de grands gains territoriaux des années 1474-1476, mais elle y gagna un prestige considérable. Vers 1536, l’actuelle Confoederatio Helvetica avait déjà atteint non seulement ses frontières linguistiques, mais aussi ses frontières extérieures. Cette continuité n’est pas le fruit du hasard : elle repose sur le pragmatisme, le réalisme, la sagesse, la force militaire, économique et politique, la diplomatie et parfois aussi sur les circonstances.
Une petite partie du « butin bourguignon »



Collection: Historisches Museum Bern
