Jens Juel (1745-1802), Belle van Zuylen in haar jonge jaren. Collectie: Slot Zuylen. Foto: TES

Belle van Zuylen devient Isabelle de Charrière

Isabella Agneta Elisabeth van Tuyll van Serooskerken est née le 20 octobre 1740 au château de Zuylen dans le village de Zuilen (province d’Utrecht). Très vite on la surnomma Belle.

Son père, le baron Diederik Jacob van Tuyll van Serooskerken (1706-1776), était un politicien important dans la province d’Utrecht et aux États généraux de la République des Sept Provinces-Unies (Hollande, Groningue, Gueldre, Utrecht, Overijssel, Zélande et Frise). Sa mère, Helena Jacoba de Vicq (1724-1768), appartenait à une famille de régents d’Amsterdam.

La maison de Belle pendant les mois d’hiver, située au Kromme Nieuwe Gracht 35 à Utrecht avec vue sur la cathédrale et à proximité de l’église wallonne (ou Pieterskerk).

La République et la Confédération suisse, la Principauté de Neuchâtel et Genève

La République des Provinces-Unies, la Confédération suisse (Eidgenossenschaft) des treize cantons, la République de Genève et la Principauté prussienne de Neuchâtel entretenaient à cette époque des relations culturelles, économiques, diplomatiques, militaires et religieuses étroites.

Nimègue, le Bastion, maquette d’un radeau en bois qui, pendant des siècles, descendait le Rhin depuis Bâle. Un témoignage de 1611:

 « Als ich 1611 im Früling mit Gottes hilff auff meinem Handwerck zu wandern auf den Rhenistrom hinabgezogen und zu Amsterdam angelangt, allda auch einen Meister gefunden« ;

tiré des Reiseberichte (1624) de Samuel Braun de Bâle, repris dans le roman de Helen Liebendörfer, Die Abenteuer des Samuel Braun. Als Schiffarzt nach Afrika (Bâle 2023) .

Dans la vie de Belle, les citoyens suisses ont joué un rôle important dès son plus jeune âge. Genève était la capitale du calvinisme, la religion dominante dans la République. De nombreux citoyens de la République vivaient et étudiaient plus ou moins longtemps à l’Académie de Calvin à Genève.

Constant d’Hermenches (à droite) avec deux autres officiers suisses en uniforme rouge au service de la République. Anonyme. Collection : Château Zuylen

En hiver, la famille assistait au service religieux dans l’église réformée francophone  (Pieterskerk) à Utrecht, et en été dans la chapelle du château. La famille de Belle était profondément calviniste, ce qui devait jouer un rôle crucial plus tard dans le rejet d’un prétendant au mariage.

De nombreux Suisses servaient également dans l’armée de la République. Belle entretenait une correspondance et une amitié de longue durée avec certains d’entre eux, notamment avec Constant d’Hermenches.

De Cent Suisses in de Republiek. Ze introduceerden klaverjassen in Zwitserland, onder de naam Jass

De plus, les diplomates et officiers suisses étaient des invités fréquents à La Haye, la résidence du Stathouder (Stadhouder), le Prince d’Orange, et le siège des États généraux (Staten-Generaal), l’équivalent de la diète (Tagsatzung) de la Confédération. Les provinces et les cantons étaient des républiques souveraines.

Un soldat suisse en uniforme bleu au service de la République. Collection du Musée national suisse (Landesmuseum), Zurich

L’enfance de Belle

Belle avait quatre frères, Reinout Gerard (1741-1759), Willem René (1743-1839), Diederik Jacob (1744-1773), Vincent Maximiliaan (1747-1794), et deux sœurs, Johanna Maria (1746-1803) et Geertruida Jacoba (1749-1749). Cette famille noble et ancienne résidait au château de mai à octobre et à Utrecht de novembre à avril.

Dans son enfance, Belle a reçu l’éducation francophone habituelle pour les filles nobles de l’époque : religion, écriture, lecture, musique, littérature, dessin, histoire, géographie, arithmétique, peinture et autres compétences manuelles.

Jeanne-Louise Prevost de Genève fut sa gouvernante de 1746 à 1753. Avec elle, elle séjourna de août 1750 à mai 1751 à Lausanne et Genève, et au retour à Lyon, Chambéry et Paris.

Belle van Zuylen, 1771, copie d’un original en plâtre (cadeau de mariage) par Jean Antoine Houdin (1741-1828). L’original se trouve à Neuchâtel. Collection: Château Zuylen

À son retour, elle fut bilingue et, plus important encore pour sa formation littéraire, elle fut exposée à la littérature, au théâtre et à la musique francophones, que la gouvernante continua à lui faire découvrir.

La gouvernante encouragea également l’apprentissage de matières pour les garçons, telles que la philosophie, la géométrie, les mathématiques, la physique ou l’architecture. Belle était très réceptive à ces sujets.

En 1753, la gouvernante retourna à Genève, mais elles continuèrent à correspondre intensivement. Malheureusement, seule la correspondance de la gouvernante a été conservée. Sa successeur fut la gouvernante suisse Suzanne Girard-Trembley de Genève.

Après 1755, Belle eut d’autres préoccupations : la conclusion d’un mariage. Après son premier amour impossible, elle commença à écrire des lettres, marquant le début de sa correspondance d’environ 2 600 lettres conservées.

Ces lettres montrent déjà l’influence de la littérature française et parfois anglaise traduite en français, par exemple de Samuel Richardson et son « Clarissa, or the History of a Young Lady ».

À gauche : J. Maurer (1737-1780), Belle van Zuylen, d’après un portrait de Maurice Quentin de Latour (1704-1788), à droite : Helena Jacoba de Vicq, attribuée à Belle van Zuylen. Collection : Château Zuylen

En plus de la recherche d’un prétendant, Belle devait également trouver sa place dans la société et surtout prendre soin de son développement personnel. Elle était bien consciente de sa haute naissance et des attentes de son mariage avec un homme de même rang, mais elle ne voulait pas et ne pouvait pas renier son caractère curieux et indépendant.

Le bureau (réplique) de Belle au château de Zuylen

L’écrivain Belle

Nous lui devons non seulement une archive d’environ 2600 lettres bien conservées, mais aussi des articles de journaux, des romans, des fables, des essais, des pièces de théâtre, des poèmes, quelques compositions musicales et même des pamphlets politiques après la Révolution française, tous en français. La plupart de ses œuvres littéraires ont été écrites après 1771 jusqu’à sa mort en 1805 à Colombier (canton de Neuchâtel).

Ses premières publications littéraires sont apparues dans des publications francophones dans la République et en France. Son autoportrait « Zélide » parut en 1762 dans le Mercure de France, « Le Noble » en 1763 dans le Journal étranger combiné avec L’Année littéraire d’Amsterdam. « Le Noble »(le noble) est une caricature de la vie d’un noble et montre l’esprit critique de Belle, ce qui n’a pas été apprécié par tout le monde, y compris par son père, qui a acheté tout le tirage !

De plus, des publications francophones furent présentes dans la bibliothèque du château ou dans la maison à Utrecht ou ailleurs, comme des volumes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, la Gazette littéraire de l’Europe ou De l’Esprit des Lois de Montesquieu.

Image: Wikipedia

Belle lisait ces publications pour se tenir au courant des derniers développements politiques, littéraires et culturels et en discutait également dans sa correspondance.

En tant que fille d’une famille noble, elle était une invitée fréquente aux soirées et autres événements des cercles supérieurs à partir de 1755. Le 28 février 1760, elle assista à son premier bal à La Haye chez le stadhouder (le Prince d’Orange) et sa famille.

Le mariage

C’est là qu’elle rencontra le colonel suisse David-Louis, baron de Constant de Rebecque, seigneur de Villars-Mendraz et d’Hermenches (1722-1785). Le baron était au service de la République et ils correspondirent très ouvertement jusqu’en 1775 sur l’amitié, l’amour, la fidélité, les prétendants, leurs poèmes et autres œuvres littéraires, la politique, la guerre et la paix.

Jean Baptist Bonjour (1801-1882), portrait du baron de Constant de Rebecque, seigneur de Villars-Mendraz et d’Hermenches, 1839, copie d’après un tableau original.

À l’époque, il était plutôt délicat de correspondre avec un homme marié de 17 ans son aîné, et Belle lui demanda de détruire toutes les lettres. Heureusement, il ne le fit pas.  Un bon ami d’Hermenches était Henri de la Sarraz, commandant des célèbres Cent Suisses, la garde du corps du stadhouder à La Haye.

Les Cent Suisses,  Fête des Vignerons, Vevey, 2019

Une série de candidats écossais, allemands, néerlandais, danois et français défilèrent jusqu’en 1768, y compris le roi danois, des princes et comtes allemands, des lords écossais et de nombreux nobles de la République.

Bien que cela n’ait pas conduit à un mariage, Belle et ses prétendants furent à la base d’une riche correspondance. Une demande en mariage dans les plus hautes sphères était une affaire chronophage, surtout si les candidats vivaient loin ou étaient en voyage. Le comte polonais Pieter Dönhoff (1720-1764) et le jeune seigneur écossais James Boswell (1740-1795) furent des prétendants prometteurs.

Mais le candidat le plus sérieux fut de 1764 à 1768 François-Eugène Robert Noyel, marquis de Bellegarde (1720-1790). Il était originaire de Savoie et général-major au service de la République. La Savoie était alors un duché au sein du royaume de Piémont-Sardaigne. Cependant, il y avait un problème : Bellegarde était catholique. Et son père était inflexible.

Louis-Ami Arlaud-Jurine (1751-1829), Charles-Emmanuel de Charrière, 1781, Collection: Bibliothèque de Genève

Isabelle de Charrière

En juin 1768, un autre candidat se présenta, le jeune seigneur suisse Charles-Emmanuel de Charrière de Penthaz (1735-1808). Il fut gouverneur du frère de Belle, Willem René, de 1763 à 1766.

La maison de campagne « Le Pontet » se trouve entre les vignobles de Colombier. La correspondance entre les deux débuta avec une lettre de De Charrière.

Il y eut une bonne entente entre Belle et Charles-Emmanuel, mais sa position financière et sa basse noblesse étaient moins évidentes. Les parents de Belle ont d’abord hésité, mais le contrat de mariage fut signé le 14 janvier 1771.  Ils se sont mariés le 17 février dans la chapelle du château de Zuylen. Après diverses obligations et séjours à Bruxelles et Paris, le couple arriva à Le Pontet en septembre 1771.

Le Pontet à  Colombier

Belle van Zuylen devint Isabelle de Charrière. Belle a visité Zuylen et les Pays-Bas pour la dernière fois en raison du décès de son père en 1776.  Sa mère était décédée en 1768. En Suisse, elle a écrit la plupart de ses œuvres littéraires, joua de la musique et composa, et rencontra des personnalités suisses et françaises.

Épiloque

La correspondance (en français) de Belle van Zuylen/Isabelle de Charrière est disponible sous forme numérique. Son œuvre complète (en langue française) a été rassemblée en plusieurs volumes.

À Utrecht, elle occupe la première place dans le canon littéraire; elle a été élue en 2004 la plus grande Utrechtoise de tous les temps; elle a une place dans le Panthéon du musée de la littérature de La Haye et plusieurs prix littéraires, de nombreuses rues et d’autres lieux portent son nom. L’université de Paris lui a même dédié une chaire en 2024 !

Le Genootschap Belle van Zuylen/Association Isabelle de Charrière et l’Institut Huygens sont les principaux points de contact aux Pays-Bas.

(Literature: Huygens Instituut, Correspondence de Belle van Zuylen; K. Verboeket, Slot Zuylen, Oud-Zuilen, Amsterdam, 2003; K. van Strien, Belle van Zuylen. Een leven in Holland, Soesterberg, 2019; J. Bujard et autres, ‘Le Manoir du Pontet à Colombier’, dans la Nouvelle Revue neuchâteloise, Hiver 2002, n° 76.

Révision: Andrea Zollinger, rédactrice