Bertel Thorvaldsen (1770-1844, Löwendenkmal, 1821. Photo: TES.

Le monument du Lion de Lucerne

Le 10 août 1792, les mercenaires suisses ont connu l’épisode le plus sanglant de leur histoire. Alors que les Tuileries étaient à feu et à sang, la garnison de mercenaires suisses du roi de France Louis XVI (1754-1793) tenta de repousser les assauts des révolutionnaires.

Les conflits furent d’une rare violence ; 850 mercenaires – de jeunes hommes natifs de cette région de Suisse centrale – moururent durant les combats ou furent guillotinés les 2 et 3 septembre de la même année.

A leur mémoire, le monument du Lion de Lucerne (Löwendenkmal) fut inauguré le 10 août 1821 sur les hauteurs de la ville, soit 29 ans après l’attaque car cela n’aurait pas été possible pendant l’occupation française (1798-1813).

Ce lion, symbole des valeureux mercenaires suisses, agonise une lance plantée dans son flanc gauche. Au creux de sa grosse patte meurtrie, il sert une fleur de lys en gage de sa dévotion inconditionnelle au monarque français.

Un bouclier porte les armoiries de la Suisse. À l’initiative de l’officier Karl Pfyffer von Altishofen (1771-1840), l’un des rares rescapés du massacre, les noms de tous les mercenaires morts furent gravés dans la roche.

L’édifice, situé derrière un bassin rempli d’eau, est gigantesque (6 mètres de haut sur 10 mètres de long). Les traits de ce lion sacrifié à la gloire de la France semblent si humains que d’étranges sentiments envahissent le visiteur. Mark Twain (1835-1910), écrivain américain, l’a d’ailleurs qualifié de « morceau de pierre le plus triste et le plus émouvant du monde ». »

Pour financer ce projet d’envergure, Karl Pfyffer von Altishofen a initié une collecte de fonds et a rassemblé plus de 20 000 francs suisses grâce à des dons provenant de toute l’Europe, notamment de membres de maisons royales étrangères telles que le tsar de Russie, le roi de Prusse et la famille royale française.

Il avait déjà acquis en 1805 des terres près d’une ancienne carrière de grès avec l’intention d’y construire plus tard le Lion de Lucerne.

La commande de l’ouvrage fut passée au sculpteur danois, Bertel Thorvaldsen (1770-1844), qui jouissait alors d’une renommée européenne. Il dessina la sculpture puis exécuta un modèle en plâtre du lion d’après un modèle vivant à Rome.

Le sculpteur soleurois Urs Pankraz Eggenschwiler (1756-1821), en congé à Lucerne, fut sollicité pour réaliser le Lion de Lucerne dans cette ancienne carrière de grès. Mais il perdit la vie sur le chantier suite à une chute.

Le jeune sculpteur de Constance (Allemagne), Lukas Ahorn (1789-1856), chargé de poursuivre et d’achever la tâche, modela le lion dans la paroi rocheuse de l’ancienne carrière.Le monument porte une dédicace latineHelvetiorum Fidei ac Virtuti qui signifie « À la loyauté et à la bravoure des Suisses ».

Son inauguration, à laquelle prirent part les ambassadeurs ou représentants des maisons royales et les nobles de la moitié de l’Europe, rappela l’Ancien Régime.

Ce mémorial, qui honore le sacrifice des gardes suisses du Roi de France, fut perçu comme une démonstration des forces réactionnaires, au grand dam des cercles libéraux et progressistes, qui s’en prirent au monument.

Aujourd’hui, le Lion de Lucerne, l’un des monuments les plus célèbres de Suisse, attire de nombreux touristes.

(Source : B. Schumacher, Kleine Geschichte der Stadt Luzern, Baden, 2015 ; www.loewendenkmal21.ch).

Rédaction et révision: Marianne Wyss, écrivain public et traductrice.