La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, aussi neutre qu’impliquée
24 octobre 2026
La Suisse est restée militairement neutre pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Sur le plan économique, la situation était toutefois beaucoup plus complexe. À partir de 1943, les événements à la frontière sud du pays ont particulièrement mis en évidence la difficulté à maintenir cet équilibre.
Introduction
Lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté, le 1er septembre 1939, la Suisse a décrété la mobilisation générale de son armée. Quelque 430 000 soldats et 200 000 membres de différents services auxiliaires ont été appelés sous les drapeaux. Après l’invasion allemande du Danemark, de la Norvège, de la Belgique, des Pays-Bas et de la France, une deuxième mobilisation générale a eu lieu en mai 1940. La Suisse se préparait sérieusement à la guerre, tout en cherchant à l’éviter à tout prix.
En tant que pays neutre, la Confédération s’efforçait de rester autant que possible à l’écart des combats. Toutefois, malgré ses efforts pour assurer son autosuffisance, elle n’était pas autarcique et dépendait donc de ses relations économiques avec l’étranger.
Elle avait notamment besoin du charbon et du fer allemands, ainsi que des ports italiens pour ses importations d’outre-mer. Entre 1940 et 1942, près de 85 % des importations suisses en provenance d’outre-mer transitaient par les ports italiens, dont environ 70 % par Gênes. Parmi les marchandises importées figuraient surtout des denrées alimentaires vitales, telles que les céréales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, chaque parcelle de terrain disponible était utilisée pour produire des denrées alimentaires. Ici, la place de la Tonhalle (aujourd’hui Sechseläutenplatz), à Zurich, en 1940. Source: Baugeschichtliches Archiv Zürich
Après la défaite de la France, à l’été 1940, la situation de la Suisse a radicalement changé. Le pays pliait de plus en plus sous l’emprise des puissances agressives de l’Axe, l’Allemagne et l’Italie. Lorsque la partie de la France, jusque-là non occupée, a à son tour été envahie en novembre 1942, la Suisse s’est retrouvée entièrement encerclée par ces puissances.
Une quatrième langue nationale comme symbole politique
Contrairement à la Première Guerre mondiale, durant laquelle les sympathies pour les différents belligérants avaient en partie divisé la Suisse selon les frontières linguistiques, à la fin des années trente, le pays a fait preuve d’une cohésion nettement plus forte face à ses voisins totalitaires.
La reconnaissance du romanche comme quatrième langue nationale, en 1938, a d’ailleurs fortement souligné cette volonté d’affirmation nationale : 91,6 % des votants et l’ensemble des cantons ont approuvé cette décision. La diversité linguistique n’était pas considérée comme une faiblesse, mais comme une composante de l’identité suisse. Ni le rattachement des régions germanophones à l’Allemagne, ni les revendications italiennes sur le Tessin n’ont d’ailleurs reçu beaucoup de soutien politique.
Même si, avec le recul, la Suisse aurait dû adopter une autre politique dans certains domaines – notamment en ce qui concerne le refoulement des réfugiés juifs –, elle a surtout fait preuve de sa volonté de préserver sa neutralité et son indépendance nationale. À partir de 1939, la situation est devenue de plus en plus précaire. Au plus tard après la chute de la France, la Suisse a dû sérieusement envisager une invasion allemande ou italienne.
La suite des événements allait montrer que Hitler n’hésitait pas à s’en prendre même à ses anciens alliés : après l’armistice conclu entre l’Italie et les Alliés, les troupes allemandes ont occupé le nord et le centre de l’Italie en septembre 1943, puis la Hongrie en mars 1944.
La stratégie du Réduit national
Après l’effondrement de la France, la Suisse a changé de stratégie et a déplacé le centre de gravité de sa défense vers les Alpes. En cas d’attaque, l’armée aurait pu y poursuivre le combat dans des conditions géographiques plus favorables, tandis que l’ennemi aurait dû payer un lourd tribut pour conquérir le pays. Cette stratégie, dite du Réduit national, reposait sur le constat que l’armée suisse aurait difficilement pu défendre durablement le Plateau face à une offensive mécanisée de la Wehrmacht.

La stratégie suisse du Réduit national prévoyait le repli de la majeure partie de l’armée dans la zone bleue, afin d’engager l’ennemi dans des combats prolongés en terrain alpin. Source: Wikimedia / Auge=mit
Cette stratégie comportait toutefois des risques. Le Plateau, essentiel à l’économie suisse, ne devait certes pas être abandonné sans combattre, mais il n’était pas non plus question de le défendre durablement à tout prix face à une invasion menée par des forces supérieures.
Une grande partie de la population et de l’industrie serait ainsi restée en dehors de la principale zone de défense, et l’armée suisse aurait pu, dans certaines circonstances, se retrouver coupée de ses voies de ravitaillement. Le commandement militaire savait qu’un repli dans le Réduit pouvait s’avérer coûteux. Mais l’autre option semblait encore plus risquée : en terrain découvert, l’armée suisse risquait d’être rapidement écrasée par les unités mécanisées de la Wehrmacht.
Pour le commandement de l’armée, dirigé par le général Henri Guisan (1874-1960), la stratégie du Réduit représentait le moindre risque militaire. Elle avait également une fonction dissuasive. Elle signalait aux puissances de l’Axe que le gros de l’armée suisse poursuivrait le combat dans les Alpes et que les voies de communication stratégiques entre le nord et le sud seraient détruites en cas d’attaque. L’objectif était de rendre l’occupation de la Suisse coûteuse sur le plan militaire et peu avantageuse sur le plan économique.

Le général Henri Guisan inspecte le poste-frontière du Monte Generoso, dans le canton du Tessin, en 1941. Source: Musée national suisse
Des arguments économiques
La destruction des voies de transit entre l’Allemagne et l’Italie aurait notamment posé d’importants problèmes logistiques aux puissances de l’Axe. Pendant la guerre, plus de 40 % des livraisons de charbon allemands vers l’Italie transitaient par les tunnels du Gothard et du Simplon.
La Suisse évoluait dans une « zone grise » définie par la neutralité, qui dictait sa politique économique. Elle restait militairement à l’écart du conflit et ne participait pas aux combats, mais continuait à entretenir des relations économiques avec plusieurs pays belligérants simultanément.
Cette politique était largement mue par ses propres intérêts économiques et sécuritaires. Pour les puissances de l’Axe, le maintien d’une économie suisse intacte et des liaisons de transit opérationnelles présentait un intérêt considérable. La stratégie du Réduit contribuait ainsi à l’effet dissuasif de la politique de défense helvétique.
L’Allemagne et l’Italie n’étaient cependant pas les seuls partenaires économiques de la Suisse. Les Alliés achetaient eux aussi des produits suisses, notamment des composants de précision issus de l’industrie horlogère destinés aux instruments de bord des avions. Et sans parler de l’utilisation de la place financière suisse.
Les deux camps tentaient donc, chacun à sa manière, d’exploiter les possibilités économiques offertes par ce pays neutre. Du côté suisse, il ne s’agissait pas seulement d’empêcher une attaque militaire. Le pays dépendait fortement des importations de matières premières et de denrées alimentaires et devait, parallèlement, préserver le fonctionnement de son économie tournée vers l’exportation.
Le tournant de 1943
Jusqu’en 1943, malgré la menace qui pesait sur le pays en permanence, la guerre est restée en grande partie en dehors des frontières suisses. Mais l’effondrement de l’Axe Berlin-Rome a soudain changé la donne. Après la chute de Benito Mussolini, le 25 juillet, puis l’annonce de l’armistice entre l’Italie et les Alliés, le 8 septembre 1943, l’Allemagne a immédiatement réagi en occupant le nord et le centre de l’Italie.
Des centaines de milliers de soldats italiens ont été désarmés. Environ 700 000 d’entre eux ont même été déportés par les Allemands dans le Reich en tant qu’internés militaires. Beaucoup ont ensuite été soumis au travail forcé. Quelque 100 000 hommes ont alors décidé de rejoindre la République fasciste de Salò, à peine créée. Presque autant sont entrés dans la clandestinité et se sont engagés dans la Résistance. Le mouvement partisan a continué de se renforcer au cours des mois suivants et a régulièrement posé des problèmes aux forces d’occupation allemandes.

En septembre 1943, les troupes allemandes ont occupé le nord et le centre de l’Italie. À Milan, des chars de la Leibstandarte SS Adolf Hitler ont fait leur apparition sur la Piazza del Duomo. Source: Wikimedia / Deutsches Bundesarchiv
Les combattants de la Résistance se sont retranchés dans les régions alpines proches de la frontière suisse. Avec ses nombreuses petites vallées, ses forêts denses et ses refuges de montagne isolés, le terrain se prêtait particulièrement bien à la guérilla : des attaques surprises, rapides et ponctuelles. La proximité de la frontière offrait même aux formations partisanes la possibilité de se réfugier en Suisse.
La Seconde Guerre mondiale avait atteint la Suisse
La Seconde Guerre mondiale avait bel et bien atteint la Suisse. Il n’était plus possible de détourner le regard. C’est là, à la frontière sud du pays, que se déroula, entre 1943 et 1945, une guerre impitoyable opposant les partisans italiens, les fascistes de Salò et les troupes d’occupation allemandes.
La situation s’est particulièrement aggravée dans la région de l’Ossola, qui partage avec les cantons du Valais et du Tessin une frontière d’environ 150 kilomètres. La guerre n’est pas restée cantonnée de l’autre côté d’une ligne de démarcation pourtant clairement définie. Elle a eu des répercussions directes sur les régions frontalières du sud de la Suisse.
Ici, la neutralité était remise en question au quotidien. Gardes-frontières, responsables politiques locaux, citoyennes et citoyens ou personnel infirmier ont dû régulièrement décider comment appliquer concrètement, sur le terrain, la politique de neutralité définie à Berne. (À suivre dans la deuxième partie).
