Regio Ossola, 1945. Kämpfende Partisanen. Foto: Archivio fotografico Istituto storico Piero Fornara – Fondo Resistenza

Soudain, la guerre est aux portes de la Suisse – La Suisse méridionale pendant la Seconde Guerre mondiale

À partir de 1943, la Seconde Guerre mondiale s’est rapprochée de la frontière sud de la Suisse. Dans la région voisine de l’Ossola, des partisans italiens combattaient les troupes d’occupation allemandes et les fascistes de la République de Salò. Pour les cantons du Tessin et du Valais, le maintien de la neutralité suisse est devenu un exercice d’équilibriste au quotidien. Suite de la première partie: La Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, aussi neutre qu’impliquée.

La région de l’Ossola

Située entre le Simplon et le lac Majeur, la région de l’Ossola facilitait les activités de la Résistance italienne, qui a commencé à se former à l’automne 1943 (voir le premier article). Outre les avantages du terrain alpin, la proximité immédiate de la Suisse constituait un atout majeur : ce pays neutre offrait aux partisans un refuge idéal.

Les formations en difficulté pouvaient franchir la frontière, se réorganiser en Suisse, puis retourner au combat. Il était ainsi pratiquement impossible pour les troupes d’occupation allemandes et fascistes de contrôler durablement la Resistenza dans cette région. C’est aussi pour cette raison que les environs de la petite ville de Domodossola ont été un important théâtre d’opérations de la Résistance italienne.

Pour les partisans de la région de l’Ossola, la frontière suisse était très perméable. Souvent, les autorités fermaient délibérément les yeux. Source: Staatsarchiv Aargau / Ringier Bildarchiv

Cette Résistance était cependant loin de constituer un mouvement homogène et uni. Elle se composait de différentes formations aux orientations politiques parfois très divergentes. Dans la région de l’Ossola, des groupes démocrates-chrétiens, monarchistes, socialistes, communistes et politiquement indépendants participaient aux combats. Ils n’avaient en commun que leurs ennemis, constitués de policiers SS, de petites unités de la Wehrmacht et de fascistes italiens. Mais l’unité et la volonté de collaborer faisaient cruellement défaut au sein de ces différentes formations.

Une victoire presque fortuite

Malgré ces divisions, la Resistenza de l’Ossola est parvenue à libérer une grande partie de la région autour de Domodossola en septembre 1944. Les partisans ont bénéficié de l’évolution générale de la situation militaire : sous la pression croissante, les troupes germano-fascistes en Italie ont dû abandonner certaines tâches d’occupation et de sécurité pour renforcer les fronts.

Parallèlement, la Résistance gagnait considérablement en puissance. Dès la fin du mois d’août, différents groupes de partisans ont commencé à conquérir des territoires de manière largement indépendante. Ils ont finalement encerclé Domodossola au début du mois de septembre.

Des partisans de l’Ossola photographiés en octobre 1944. La diversité de leur armement est bien visible, ce qui rendait leur approvisionnement particulièrement difficile. Source: Istituto Storico Piero Fornara, Novara

 Les formations de la Résistance agissaient sans coordination. Mais leurs attaques presque simultanées ont donné aux quelque 400 soldats allemands et fascistes italiens stationnés à Domodossola l’impression d’une offensive planifiée conjointement.

Les occupants ont clairement surestimé les forces de leurs adversaires. Comme la plupart d’entre eux étaient également las de la guerre, ils ont négocié leur retrait de la région avec les partisans. Le 10 septembre 1944, les troupes d’occupation ont quitté Domodossola avec les personnes qui les accompagnaient et se sont retirées vers le sud. La région de l’Ossola était libre.

 La République partisane de l’Ossola

 Ce qui a suivi a souvent été présenté en Italie, après la guerre, comme un exemple de démocratie. Malgré leurs rivalités et leurs divergences politiques, les résistants ont immédiatement mis en place un gouvernement civil.

Celui-ci a accompli des réalisations remarquables en peu de temps : les écoles et les services postaux ont été réorganisés, les transports publics ont repris leurs activités et des fonds ont été réunis pour le versement des retraites. Après plus de deux décennies de fascisme, il s’agissait d’une expérience démocratique remarquable et inédite.

La République partisane de l’Ossola s’étendait de la frontière suisse jusqu’au lac Majeur et  comptait environ 80 000 habitants. Image: Insubrica Historica, Minusio

Le petit État a également envoyé de forts signaux sur les plans social et politique. Début octobre, Gisella Floreanini (1906–1993) a été nommée commissaire à l’Assistance sociale, une fonction équivalente à celle d’un ministre. Et cela plusieurs années avant même que les Italiennes obtiennent le droit de vote.

Gisella Floreanini  (1906–1993). Gisella Floreanini fut la première femme ministre en Italie. Elle faisait partie du gouvernement civil de la République  partisane de l’Ossola.Image:  Insubrica Historica, Minusio 

Floreanini coordonnait notamment la collaboration avec la Croix-Rouge suisse, organisait l’approvisionnement en denrées alimentaires et en matériel médical et entretenait des contacts étroits avec la population. Cette militante communiste a délibérément utilisé ses relations avec la Suisse pour organiser l’aide destinée aux habitants de la République de l’Ossola. Mais les liens entre ce petit État et la Suisse, en particulier avec les cantons du Valais et du Tessin, allaient bien au-delà de la seule aide humanitaire.

Un soutien concret venu du Tessin

 Au Tessin, les partisans et la petite république bénéficiaient d’une large sympathie. Une grande partie de la population les soutenait financièrement et leur fournissait des vêtements et des denrées alimentaires. La presse tessinoise et les milieux ecclésiastiques étaient également favorables à la Résistance. Certains Tessinois sont allés encore plus loin en participant activement à la lutte contre les occupants germano-fascistes.

Originaire de Brissago, Silvio Baccalà (1911-1990) travaillait le jour comme jardinier dans un hôtel et guidait la nuit des partisans à travers les sentiers de montagne du Ghiridone jusqu’au val Cannobina. Vincenzo Martinetti (1908-1992), lui aussi originaire de Brissago, organisait toute la logistique d’une formation partisane appelée la Divisione Piave.

Gabriella Antognini (1910-1988), qui vivait à Locarno, cachait des résistants italiens ou aidait des hommes évadés des camps d’internement suisses à repasser la frontière vers l’Italie pour reprendre le combat contre les troupes d’occupation. Ce soutien concret était également possible parce que les autorités tessinoises toléraient de nombreuses activités et participaient parfois elles-mêmes à l’aide apportée aux partisans.

La neutralité officielle de la Suisse a ainsi été mise à rude épreuve. Au Tessin, les pratiques étaient très différentes de la position officielle de la Confédération. Les autorités cantonales et locales toléraient souvent le soutien aux partisans ou interprétaient les prescriptions en vigueur avec souplesse.

En revanche, pour les autorités fédérales et le commandement de l’armée, le respect de la neutralité demeurait prioritaire. Cette aide locale n’est donc pas restée sans conséquences, même au Tessin : en 1945, Gabriella Antognini a purgé une courte peine de prison pour avoir franchi illégalement la frontière. Après la guerre, Vincenzo Martinetti a été condamné à quatre mois d’emprisonnement pour violation de la neutralité.

La fin de la liberté

 Malgré tout, après 40 jours, c’en était fini de la liberté dans la région de l’Ossola. La République partisane n’était pas suffisamment forte sur le plan militaire pour résister durablement. Après l’arrêt de la progression alliée plus au sud, les troupes d’occupation allemandes ont pu réorganiser leurs forces. Le 9 octobre 1944, elles ont lancé la reconquête du territoire. Le 23 octobre, la petite république s’était définitivement effondrée.

Des fascistes italiens, comme ces hommes des Brigades noires, ont également participé à la reconquête de la région de l’Ossola à l’automne 1944. Source: Insubrica Historica, Minusio

Un important mouvement de fuite vers le Tessin et le Valais s’ensuit. Selon les connaissances historiques actuelles, jusqu’à 10 000 personnes ont franchi la frontière, dont environ 3’500 partisans. Beaucoup étaient épuisées, blessées ou sous-alimentées.

La situation est devenue particulièrement dramatique dans la zone frontalière des Bagni di Craveggia. À la mi-octobre, plusieurs centaines de partisans s’y étaient repliés à proximité de la frontière. Le 18 octobre, des troupes allemandes et des fascistes italiens ont inspecté la région. Au cours des affrontements qui ont suivi, les personnes en fuite ont été traquées sans pitié. Les troupes d’occupation ont même tiré sur des personnes déjà présentes sur le territoire suisse.

Ces événements montrent à quelle vitesse une guerre menée dans un pays voisin peut devenir une affaire qui touche directement la Suisse. L’armée a dû renforcer sa frontière sud. Les soldats suisses devaient désormais empêcher les combats de déborder sur leur propre territoire, tout en accueillant les réfugiés et en désarmant les militaires qui franchissaient la frontière.

Refuge et internement

 Pour les partisans, la Suisse représentait la sécurité, mais pas la liberté de poursuivre leur combat depuis son territoire. En tant que combattants, ils ont été désarmés et internés aussi loin que possible de la frontière. En règle générale, ils étaient internés dans des camps en Suisse alémanique. Il s’agissait ainsi d’empêcher leur retour dans les combats et de préserver la neutralité suisse.

Des partisans ayant fui la région de l’Ossola arrivent à Berne à l’automne 1944.Ils sont ensuite répartis entre les différents camps d’internement. Image: Staatsarchiv des Kantons Bern

Cette politique n’a fonctionné que partiellement, car i s’est trouvé de nombreuses personnes pour aider les partisans à s’évader des camps d’internement et à retourner en Italie. Gabriella Antognini n’était qu’une des personnes qui ont délibérément enfreint les directives des autorités.

Le camp d’internement de Büren an der Aare, dans le canton de Berne, photographié vers 1940. Des partisans de l’Ossola y ont également été internés par la suite. Image: Staatsarchiv des Kantons Bern

Conclusion

C’est précisément là que réside la particularité de la frontière sud de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur le papier, cette frontière séparait le Tessin et le Valais de la zone de guerre italienne. Dans la réalité quotidienne, elle s’est révélée étonnamment perméable.

La Suisse a conservé sa neutralité en tant qu’État. Mais dans les deux cantons frontaliers, des réfugiés ont été accueillis, des partisans cachés, des messages transmis et des résistants guidés à travers les sentiers de montagne. Pour certains Tessinois, le conflit qui se déroulait de l’autre côté de la frontière n’était pas une guerre étrangère, mais avant tout une lutte contre un fascisme qu’ils connaissaient de très près.

L’histoire de l’Ossola montre ainsi combien il est difficile de réduire la neutralité à une simple formule politique. À la frontière sud, il fallait chaque jour la concilier avec une réalité où la guerre, les persécutions et la résistance ne se trouvaient souvent qu’à quelques kilomètres, parfois même à quelques pas.

L’auteur Andrej Abplanalp, né en 1970, a étudié l’histoire à l’université de Berne et mené des recherches sur les partisans de la région de l’Ossola. Il est aujourd’hui responsable de la communication au Musée national suisse. Au printemps 2026, Andrej a publié, en collaboration avec l’historien tessinois Raphael Rues, l’ouvrage « Kampfzone Ossola. Der Widerstand an der Schweizer Südgrenze 1943–1945 » (Zurich, 2026). Cet ouvrage a également été publié en italien : Andrej Abplanalp, Raphael Rues, « L’Ossola in Guerra » (Minusio, 2026). Une version française paraîtra début 2027 aux éditions genevoises Slatkine.